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Laetitia Carton, lumière sur une réalisatrice singulière

Bénédicte Rollet

Bénédicte Rollet

benedicte.r@scarlettemagazine.com

Dans le vibrant monde de la culture et de l’image il y a ceux qui aiment être dans la lumière et les autres, qui savent la dompter pour s’en faire une alliée. La lumineuse réalisatrice Laetitia Carton est de celles-là. Discrète et sans éclat de voix, elle promène son regard profond sur le monde qui l’entoure, retranscrit dans des films et documentaires qui marquent les cœurs et esprits.  Rencontre avec une femme inspirée et inspirante…

Vichyssoise de naissance et de cœur, la réalisatrice Laetitia Carton multiplie depuis 15 ans les projets documentaires et expériences cinématographiques. Un parcours qui livre au public des fragments d’elle et de ceux qu’elle croise, au travers de documentaires et films aux sujets rares, sensibles et profonds. Une filmographie qui ressemble à un voyage sensoriel ; du pays des sourds au Grand Bal de Gennetines, en passant par une visite de musée ou une plongée crue dans la maladie qui enserre sa famille depuis de générations. Cette année, elle signe un film sur Vichy et sa mémoire produit par France 3, avant un tournage avec la compagnie de danse d’Hervé Koubi, ou la fin d’écriture d’une mini-série sur les amours plurielles. Installée dans la Creuse, la réalisatrice aujourd’hui confirmée et reconnue par la profession et le public, s’est écrit un parcours aux multiples inspirations, de rencontres en passions.

Laetitia Carton (derrière la camerawoman) a glissé ses pas dans ceux des danseurs du Grand Bal de Gennetines. © Véronique Chosson

Un parcours créatif

« J’ai toujours aimé, gamine, faire des spectacles et écrire des chansons. J’ai fait de la danse contemporaine et j’ai grandi dans une crèche qui prônait l’autonomie et l’expression de l’enfant. Ça m’a sûrement ouvert l’esprit ! » se souvient Laetitia qui se voyait néanmoins plutôt éducatrice spécialisée, alors qu’elle arpentait les couloirs du lycée de Presles de Cusset. Mais un vent de liberté et curiosité semble déjà emporter la jeune femme qu’elle est. « Je suis partie un an en Allemagne pour prendre l’air et aller voir ailleurs si j’y suis, avant de suivre un DEUG en psycho à Clermont. Un jour, en passant devant l’École des Beaux-Arts de Clermont, j’ai vu une affiche indiquant le concours d’entrée. Alors que j’étais en 2ème année de psycho, j’ai monté les 3 marches et j’ai eu le concours la semaine d’après ». Son cursus et sa vie de plasticienne s’imposent alors, d’interventions pour les enfants en expositions et performances d’art contemporain. Une époque foisonnante, créative et militante. « À cette époque j’étais Anti-tout. Anti G8, anti-capitalisme, anti-OGM, et surtout anti-pub avec un travail sur l’agression publicitaire. Je sortais la nuit avec des amis, pour repeindre la ville. J’effaçais les publicités, en les recouvrant de blanc ». Mais l’artiste engagée est marquée par un monde de l’art qui l’attriste. Après plusieurs appels discrets, l’image et le film documentaire vont entrer avec amour et fracas dans sa vie.

En rencontrant Jean-Pierre Rehm, directeur du Festival international de cinéma de Marseille (FIDMarseille), Laetitia Carton s’ouvre au cinéma documentaire et ses réalisateurs. Sa révélation, elle l’aura devant le film d’Arnaud Des Pallières Disneyland, mon vieux pays natal. « Je me suis dit c’est ça que je veux faire ! Un cinéma à la croisée avec les arts plastiques et qui mêle subjectivité et écriture singulière ».

La passion des sensations mises en images

Des films puissants

Le choc du suicide de son ami sourd, Vincent lève la dernière barrière en 2004. « J’ai écrit en deux jours le dossier pour entrer à l’école de documentaire de Lussas. Je suis devenue étudiante, avec 12 autres chanceux, dans un petit village ardéchois, pour une année qui sera décisive et où j’apprendrai mon métier. A Lussas, toutes les pièces du puzzle se sont assemblées, c’était comme trouver la clef de toutes ces boites accumulées, depuis toujours, et qui n’en faisait en fait qu’une ». Laetitia y apprendra à dompter une nouvelle forme de lutte et réalisera son premier film d’études D’un chagrin j’ai fait un repos, primé à Cuba … Depuis, elle n’a jamais cessé de dérouler une pellicule éclectique et très personnelle qui dit « je » sans complexe, bien loin des sujets « commerciaux ». Des thèmes inspirés naturellement et sans calcul, par sa vie, ses révoltes et coups de cœur. « La Pieuvre, mon premier long-métrage parle de mon test présymptomatique de la maladie de Huntington, présente dans ma famille et de la manière dont nous le vivons. Edmond, un portrait de Baudoin, premier long métrage pour le cinéma, est le portrait d’un ami très cher auteur de bande dessinée et illustrateur.  J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd, était le film d’une colère et répondait aussi à une urgence : parler de la culture sourde en 2016 en France. Une lettre en cinéma à mon ami, où je lui donne des nouvelles de son pays. Il m’aura fallu 10 ans pour le finir… Les bals eux font partie de ma vie depuis 25 ans et j’avais toujours eu envie d’en faire un film ». De cette envie naîtra en 2018 le long-métrage Le Grand Bal, tourné avec un tout petit budget, à Gennetines dans l’Allier, théâtre du plus grand rassemblement européen du genre. Un film virevoltant et joyeux, salué par le public et la profession avec une nomination au César du meilleur film documentaire et présenté à Cannes. « Ces nominations n’ont rien changé à mon travail et je ne sais pas encore si ça changera quelque chose pour de futurs financements. Mais j’ai bien senti que c’était important pour le public et ceux qui suivent mon travail. Ça emmène comme une sorte d’aura et une renommée c’est certain », explique sans fausse-modestie Laetitia.

Cette année est celle de la sortie d’un film documentaire longuement muri Lettre à Vichy. « Je l’ai commencé il y a 10 ans, comme un besoin de réconciliation avec ma ville natale. Il a été tourné entre les deux confinements et produit par France 3 Région, qui diffusera ce 52 minutes le 25 janvier à 22h50 (ndlr : visible en replay sur francetv.fr). On cherche de l’argent pour produire la version longue d’au moins 1h20 », confie la réalisatrice, déjà en chemin pour de nouvelles images. 

Souvenirs d'un retour aux sources

Au printemps elle commencera un tournage avec la compagnie du chorégraphe Hervé Koubi puis elle suivra les pas et la voix de Pascale Ben, actrice, chanteuse et membre de l’avant-gardiste et utopique Roy Hart Theatre. Laetitia termine aussi l’écriture d’une mini-série sur les amours plurielles, pour balayer les préjugés et éclairer les esprits sur ce mode de vie polyamoureux. Une inspiration foisonnante et un processus de création, que Laetitia Carton partage à tous depuis peu, sur sa plateforme Patreon, permettant de suivre des artistes et leurs contenus contre un micro-abonnement, les rémunérant directement.  « J’ai envie de relations plus directes, de simplicité et d’authenticité, voilà pourquoi j’ai choisi avec enthousiasme de me lancer dans ce projet, où tu es soutenu par une communauté de personnes qui se nourrissent et aiment ton travail ». Un cri du cœur pour cette artiste qui veut rester fidèle à elle-même et n’aspire qu’à une chose, transmettre et procurer des émotions.

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