Les voix de l’été de Scarlette
Cet été, Scarlette ouvre ses pages à des voix singulières. Des femmes et des hommes qui racontent un basculement, une reconstruction, une autre façon de vivre ou de tenir debout quand le cadre classique ne suffit plus. Pour cette première chronique estivale, nous avons demandé à Isabelle Colleau de revenir sur ce que la vie en mer a changé pour elle.
Ancienne soignante devenue formatrice en santé, elle vit aujourd’hui sur un voilier avec son mari et leur chien. Une existence exigeante, loin de l’image de carte postale, qu’elle réinvente avec un handicap invisible, beaucoup d’adaptation… et une définition de la liberté devenue bien plus concrète.
« J’ai choisi de ne plus construire ma vie contre mes limites »
Isabelle Colleau
Quand la vie d’avant ne rentre plus nulle part
Il n’y a pas eu un seul moment précis, mais plutôt une accumulation. Longtemps, j’ai essayé de rentrer dans un cadre qui ne correspondait plus à mes besoins ni à mes capacités. Avec un handicap invisible, on passe souvent beaucoup d’énergie à s’adapter aux attentes des autres, à masquer ses difficultés, à tenir le rythme coûte que coûte. De l’extérieur, tout semble normal, mais à l’intérieur, le corps et l’esprit s’épuisent.
J’ai fini par comprendre que je consacrais plus d’énergie à survivre à mon quotidien qu’à réellement vivre. Mon corps me rappelait constamment ses limites, et au lieu de les écouter, je les combattais. Partir vivre sur l’eau n’a pas été une fuite, mais une façon de me rapprocher d’une vie plus respectueuse de mes besoins. J’ai choisi de ne plus construire ma vie contre mes limites, mais avec elles.
La vie en mer, loin de la carte postale
Je pense que ce que l’on imagine le plus de travers, c’est que vivre sur un voilier, c’est être en vacances toute l’année. On voit les couchers de soleil, les eaux turquoise, les mouillages paradisiaques et cette impression de liberté absolue. Tout cela existe, bien sûr, mais ce n’est qu’une partie de la réalité.
La réalité, c’est qu’un voilier est une maison en mouvement permanent qui demande une attention constante. Derrière chaque image de rêve, il y a des heures d’entretien, de réparations, d’anticipation et de gestion du quotidien. La mer impose son rythme et nous rappelle sans cesse qu’elle ne se contrôle pas.
Finalement, vivre sur un voilier, ce n’est pas seulement changer de décor. C’est apprendre sans cesse, se remettre en question, développer des compétences multiples et découvrir des ressources que l’on ne soupçonnait pas.
Quand la fatigue devient un vrai paramètre de navigation
Avec un handicap invisible, la mer m’oblige à fonctionner de manière beaucoup plus structurée et concrète, parce que l’improvisation a vite ses limites en navigation.
Très concrètement, nous avons mis en place à bord des pictogrammes et des codes couleurs pour faciliter les manœuvres et la compréhension rapide des tâches. Avec mon mari, nous avons aussi trouvé un équilibre très fin dans la répartition des rôles et des rythmes. La verbalisation est essentielle dans notre fonctionnement : nous échangeons constamment sur nos états, notre niveau de fatigue, notre concentration ou notre énergie disponible.
La fatigue est un paramètre central dans nos décisions. Si elle est trop importante, nous n’hésitons pas à revoir nos plans. J’ai appris à m’écouter beaucoup plus finement, à ne pas forcer, et à considérer le repos comme une véritable stratégie de navigation, au même titre que la météo ou la technique.
Ce que cette vie m’a pris… et ce qu’elle m’a rendu
Cette vie m’a d’abord pris une certaine illusion de contrôle. À terre, on peut parfois avancer en forçant, en masquant la fatigue, en repoussant ses limites sans que cela se voie immédiatement. Avec un handicap invisible, j’ai longtemps fonctionné comme ça, en tenant coûte que coûte, jusqu’à l’épuisement.
Mais elle m’a rendu quelque chose de beaucoup plus essentiel.
La mer a été pour moi une véritable école de la vie. Une école exigeante, mais profondément juste. Elle m’a appris à observer, à comprendre, à m’adapter en permanence. J’ai appris à reconnaître mes limites plus tôt, à les respecter, et à ne plus les voir comme un frein, mais comme une information précieuse.
Aujourd’hui, je ne dirais pas que cette vie est plus facile. Mais elle est plus juste pour moi.
Redéfinir la liberté quand on ne peut plus vivre contre soi
Aujourd’hui, la liberté n’a plus pour moi le même sens que celui que j’ai pu imaginer autrefois.
Ce n’est pas l’absence de contraintes, ni une vie sans limites. Vivre sur l’eau me l’a appris très concrètement : les contraintes sont partout, la météo, le corps, la fatigue, la technique, les imprévus. Pourtant, c’est précisément là que ma définition de la liberté a changé.
La liberté, pour moi, c’est pouvoir vivre en accord avec ce que je suis réellement. C’est ne plus être en lutte permanente contre mon corps, contre mes besoins, ou contre un rythme qui ne me correspond pas. Pouvoir adapter ma vie à mon fonctionnement, et non l’inverse.
C’est peut-être cela, au fond, ma définition actuelle de la liberté : une vie imparfaite, mais cohérente. Une vie dans laquelle je ne me sens plus en décalage avec moi-même.
Pour suivre son aventure
Isabelle Colleau partage son quotidien sur l’eau, sa vision du handicap invisible et les coulisses de cette vie en mer sur le voilier Océane.
- Site : voilier-oceane.com
- Instagram : @voilier_oceane
- Facebook : Isabelle Colleau / Voilier Océane
Le Prix de la liberté d’Isabelle Colleau est publié aux Éditions Jets d’Encre.
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