République du Saugeais : Comment je suis devenue citoyenne d’un pays qui n’existe pas ?

Elisabeth_Blanchet_et_Simon_Marguet_©Elisabeth_Blanchet_Burgot
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Rédactrice invitée : Elisabeth Blanchet Burgot

J’ai toujours eu un faible pour les micronations, ces pays à mi-chemin entre rêve, plaisanterie et pied de nez au monde. Début 2026, je suis partie dans le Haut-Doubs, près de la frontière suisse, raconter la République du Saugeais pour Lonely Planet France. Une république avec un président, des douaniers, un hymne et un drapeau, mais sans reconnaissance internationale.

J’y suis arrivée en journaliste, j’en suis repartie citoyenne d’honneur. Je venais pour une histoire ; je me suis un peu retrouvée dedans.

Adoptée par la République du Saugeais

En janvier 2026, le président Simon Marguet et son épouse Mimi, Première Dame de la République, m’ont accueillie chez eux. Autour d’un café et de biscuits maison, ils m’ont remis un laissez-passer manuscrit, signé et tamponné par le président. Il m’autorisait à circuler librement dans toute la République et promettait des « sanctions sévères » à quiconque manquerait de courtoisie à mon égard.

Je l’ai glissé parmi mes papiers : on ne sait jamais, il pourrait servir un jour en cas d’incident diplomatique.

Sauf-conduit en poche, je suis partie explorer les onze communes du Saugeais, entre Morteau et Pontarlier, sur 130 km² de territoire officiellement bien français.

Laissez_Passer_©Elisabeth_Blanchet_Burgot

Quelques mois après la parution de mon article, le président m’a proposé de devenir citoyenne d’honneur du Saugeais pour mon « soutien culturel » à la nation saugette. J’ai d’abord cru à une blague : je n’avais pas prévu de faire carrière dans la diplomatie en écrivant un reportage.

Mais l’invitation était sérieuse et j’ai accepté, curieuse de savoir ce qu’elle allait révéler. 

Le premier dimanche d’octobre, jour de fête nationale, j’allais donc être intronisée. La République du Saugeais avait beau être issue d’une plaisanterie, l’invitation, elle, n’en était visiblement pas une.

Un pays né autour d’un repas bien arrosé

Mais revenons aux origines du Saugeais. Tout commence en 1947, à l’hôtel de l’Abbaye, à Montbenoît. Georges Pourchet, l’aubergiste, demande un laissez-passer à Louis Ottaviani, préfet du Doubs de passage dans l’établissement.

« Alors, vous êtes une république ? Il vous faut donc un président. Je vous nomme président de la République du Saugeais », lui répondu le représentant de l’État.

Et voilà comment, lors d’un repas bien arrosé, le Saugeais s’est retrouvé avec un chef d’État.

Acclamé président à vie, Georges Pourchet dirige sa République jusqu’à sa mort, en 1968. Sa femme Gabrielle lui succède, puis leur fille Georgette, toutes deux élues à vie et sans opposition. Au Saugeais, la démocratie a ses petites habitudes : le pouvoir se transmet en famille, sans vraiment s’encombrer des urnes.

Georgette_Pourchet_©Elisabeth_Blanchet_Burgot
Georgette_Pourchet_©Elisabeth_Blanchet_Burgot

En 2022, faute d’héritier pour poursuivre la dynastie, Simon Marguet prend la relève. Ancien Premier ministre, cet enfant du pays a longtemps tenu un magasin de matériel agricole à Montbenoît avant de prendre sa retraite.

Pourtant l’histoire du territoire remonte bien plus loin, au XIIe siècle, lorsque l’abbaye de Montbenoît faisait battre le cœur de la vallée. Les moines ont plié bagage en 1773, mais le patois et les traditions, eux, ont tenu bon.

Depuis, président après président, le Saugeais a su mobiliser bien au-delà de ses onze communes pour contribuer à la restauration de l’abbaye. Pas mal pour un pays qui, officiellement, n’existe pas.

Un début solennel et une place à table

La journée commence par une messe à l’abbaye de Montbenoît. Le contraste me fait sourire : une fête nationale républicaine qui débute sous les voûtes d’une abbaye.

Une chorale donne de la voix tandis que les membres de confréries françaises et étrangères défilent en costumes d’apparat. Puis vient le recueillement au monument aux morts, en hommage aux citoyens d’honneur disparus.

Derrière les drapeaux et les titres officiels, on découvre surtout une communauté soudée par ses traditions, ses souvenirs et le plaisir de cultiver son identité.

Après la cérémonie, direction Gilley, capitale économique du Saugeais, où huit nouveaux citoyens d’honneur doivent être intronisés.

Dans la salle des fêtes, près de 450 personnes célèbrent les 79 ans de la République. Les conversations fusent, les embrassades s’enchaînent, les verres circulent. Une cinquantaine de bénévoles s’affairent, réglés comme une brigade de grand restaurant.

Je m’attendais à une cérémonie de village ; je découvre une petite nation qui sait recevoir. Tout le monde a l’air de savoir ce qu’il fait. Moi, beaucoup moins : avec mon petit discours sur les frontières et l’appartenance, j’ai soudain peur de ne pas être à la hauteur.

Le Pontarlier-Anis, l’alcool anisé local, donne le coup d’envoi. Puis arrive le menu, qui suffirait presque à convaincre les plus réticents de demander la nationalité saugette : charcuterie, croûte aux morilles, rôti de veau, gratin de pommes de terre, jambon fumé, comté et framboisier.

Les vins blancs et rouges de la Réserve du Saugeais arrosent généreusement le tout. Les conversations s’animent, les langues se délient. Entre deux plats, les discours tombent avec une régularité toute constitutionnelle.

Au Saugeais, on ne plaisante pas avec la République, mais on sait qu’une nation se construit aussi autour d’une bonne tablée.

Cérémonie_intronisation_©Elisabeth_Blanchet_Burgot
Cérémonie_intronisation_©Elisabeth_Blanchet_Burgot

Et je découvre qu’on peut se sentir chez soi dans un endroit où l’on ne vit pas et d’où l’on ne vient pas, pourvu qu’on vous fasse une place à table.

Le président m’avait prévenue : je passe en troisième et suis la seule femme parmi les nouveaux citoyens d’honneur.

J’ai l’habitude de parler en public, mais dès les premiers mots, ma gorge se serre et ma voix tremble. Ce n’était pas prévu au programme.

Simon_Marguet_et_Elisabeth_Blanchet_Cérémonie_intronisation_©Elisabeth_Blanchet_Burgot
Simon_Marguet_et_Elisabeth_Blanchet_Cérémonie_intronisation_©Elisabeth_Blanchet_Burgot

L’appartenance, que je pensais pouvoir traiter tranquillement dans un discours, me touche soudain de beaucoup plus près. Je reprends mon souffle et conclus, sans trembler cette fois, par un très solennel : « Je reviendrai. »

Écrire sur une communauté, c’est une chose ; se découvrir adoptée par elle, c’en est une autre.

L’importance de l’appartenance

Entre deux discours et quelques verres levés, je fais la connaissance de Lisa, qui travaille à la Chambre de commerce à Paris. Elle a décroché sa citoyenneté d’honneur après quelques verres avec les Marguet : la République du Saugeais est décidément une confrérie de bons vivants.

Elle me rassure : « Moi aussi, j’ai été très émue l’année dernière. On se prend plus au jeu qu’on ne le croit, puisqu’on revient ! »

Plusieurs personnes viennent me féliciter, touchées par mon émotion, qu’elles disent contagieuse. Des citoyens d’honneur, dont un ancien des RG de Besançon, mais aussi des Saugets, me glissent des mots qui me vont droit au cœur.

Avec Lisa, on se promet de revenir l’année prochaine. La citoyenneté saugette aurait-elle des effets secondaires d’attachement ?

Au Saugeais, on ne vous remet pas seulement un diplôme au terme d’un déjeuner mémorable : on vous fait entrer dans une histoire collective.

Au fil des ans, les citoyens d’honneur se sont succédé : Bernadette Chirac, Edgar Faure, mais aussi des personnalités de la culture, de l’histoire, de la politique, du sport ou du monde associatif, venues parfois de bien au-delà des frontières françaises.

Des parcours qui n’ont, à première vue, pas grand-chose en commun, sinon une affection bien réelle pour ce petit territoire et un même désir de le promouvoir.

Mais pour comprendre ce qui attache réellement les gens au Saugeais, inutile de convoquer les célébrités : il suffit d’écouter ses habitants.

Un guide de l’abbaye de Montbenoît, rencontré lors de ma première visite, a quitté Morteau pour s’installer dans la République.

« Il fait bon vivre ici. C’est reposant, il y a plein d’associations et un sens du bénévolat que je n’ai connu nulle part ailleurs », me confie-t-il.

Au Saugeais, chacun semble mettre la main à la pâte, les traditions tiennent bon et les nouveaux venus sont les bienvenus. Pas besoin d’être né Sauget pour en être : il suffit peut-être de s’y sentir chez soi et, tôt ou tard, de retrousser ses manches.

Ce trait de caractère fait partie d’une identité que Saugettes et Saugets cultivent avec un certain sens de la malice.

Quatre douaniers aussi espiègles qu’intransigeants peuvent surgir à tout moment pour vous arrêter et réclamer votre laissez-passer. Même les timbres à l’effigie de Simon Marguet, parfaitement valables dans le système postal français, résument l’esprit des lieux : un clin d’œil impertinent à la souveraineté.

Douanier_du_Saugeais_Cérémonie_intronisation_©Elisabeth_Blanchet_Burgot
Douanier_du_Saugeais_Cérémonie_intronisation_©Elisabeth_Blanchet_Burgot

Un pays qui fait du bien

À Gilley, la République possède même son propre poste de douane, avec un douanier factice articulé tout droit sorti du musée Grévin.

À proximité, saucisses de Morteau et jambons pendent dans les fumées des tuyés traditionnels, ces grandes cheminées-fumoirs. Les commerces locaux proposent, eux, comté, mont d’or et liqueur de gentiane.

Mais le Saugeais ne se résume ni à sa charcuterie ni à son folklore républicain.

Il suffit de lever les yeux : forêts de sapins, prairies peuplées de montbéliardes, villages tranquilles et Doubs qui se faufile dans les gorges du Défilé d’Entre-Roches.

À pied, à vélo ou sur les pistes de ski autour de La Chaux, on prend l’air sans regarder l’heure. On vient par curiosité pour cette République et on découvre un coin du Haut-Doubs où l’on s’attarderait volontiers.

Le Saugeais n’est pas davantage un décor rural sous cloche, avec les vaches pour figurantes et les frontières pour accessoires.

Chaque jour, les frontaliers filent travailler en Suisse, sans que leur patriotisme sauget en prenne un coup. Leur TER a même droit à son petit nom : le TSE, pour Trans Saugeais Express.

Ici, on sait rire des frontières, les franchir pour gagner sa vie et rentrer le soir au pays. Même lorsque celui-ci tient davantage du clin d’œil que de la géopolitique.

Et au Saugeais, on sait faire durer les bonnes choses.

Il est près de 19 heures et le déjeuner joue encore les prolongations. Au digestif, des jeunes montent sur scène pour entonner l’hymne national en sadjé, le patois local que les Saugets s’emploient à faire vivre.

La salle se vide à regret. Les embrassades se multiplient, quelques danseurs improvisent une piste et les invitations à revenir fusent.

Je repars citoyenne d’honneur d’un pays absent des cartes, mais où je me sens déjà un peu chez moi.

Et j’y retournerai.

Après tout, les frontières les plus difficiles à franchir sont parfois celles qui nous empêchent de nous sentir chez nous.

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