L’invasion silencieuse des fake news santé touche de plein fouet les femmes, en première ligne des décisions de santé pour elles-mêmes et leur famille. Pour Catherine Bertrand-Ferrandis, coordinatrice du livre blanc* sur la mésinformation en santé des femmes, l’enjeu est clair : redonner du pouvoir d’agir sans culpabiliser.
Et si votre dernière décision santé venait d’une info… fausse ? Chez les 18–24 ans, 67% des jeunes femmes disent avoir déjà pris une décision sur leur santé sur la base d’informations inexactes ou trompeuses, soit dix points au-dessus de la moyenne nationale. À l’heure où la mésinformation en santé est considérée comme un risque majeur à court terme au niveau mondial, les femmes se retrouvent en première ligne : pour leur contraception, leur fertilité, leur santé mentale, mais aussi celle de leurs enfants, de leurs parents et de leur couple.
Dans ce brouillard numérique où se mêlent témoignages, pseudo-experts et promesses miracles, comment s’y retrouver ? Rencontre avec Catherine Bertrand-Ferrandis, qui a coordonné pour le collectif Femmes de Santé un livre blanc percutant sur les fake news en santé des femmes, et qui partage ses clés pour reprendre la main sur l’information.
Qui est Catherine Bertrand-Ferrandis ?
Catherine Bertrand-Ferrandis connaît bien les coulisses de l’information santé : c’est sa spécialité depuis plus de quinze ans. Engagée au sein du collectif Femmes de Santé, elle a coordonné un vaste travail de synthèse sur la manière dont les femmes s’informent, se rassurent… ou se perdent, face aux infox. En analysant les études, les témoignages et les pratiques numériques, ce livre blanc met en lumière un paradoxe frappant : les femmes se sentent insuffisamment informées sur leur santé, alors même qu’elles sont souvent les “cheffes d’orchestre” médicales de leur famille.
« Elles gèrent les rendez-vous, les ordonnances, les alertes, et en même temps elles naviguent dans un environnement saturé de messages contradictoires, parfois anxiogènes, souvent biaisés ». Ce livre blanc naît justement de ce constat : impossible de parler sérieusement de santé des femmes sans parler de la qualité – et de la crédibilité – des informations qu’on leur adresse, en ligne comme hors ligne.
Fake news santé : les clés pour comprendre et reprendre la main
Catherine, qu’est-ce qui t’a motivée, très concrètement, à lancer ce travail sur la mésinformation ?
J’ai lancé ce travail en 2024, fin 2024, très exactement. À l’époque, le sujet était peu discuté en France. On parlait un peu de fake news, on avait vécu difficilement la pandémie et sa profusion d’informations, mais on n’avait pas encore compris, ou, en tout cas, on discutait peu des mécanismes spécifiques à l’environnement d’information en santé.
Étant donné que je travaillais sur le sujet à l’international, notamment avec l’OMS, j’ai eu envie de donner de la visibilité à cette thématique au sein du collectif dans lequel j’étais déjà très impliquée.
Pour moi, il était urgent que les acteurs de santé puissent se former à gérer ce nouvel environnement d’information, afin de continuer à soigner dans de bonnes conditions et de préserver la confiance patient-soignant. Cette urgence est toujours d’actualité.
Y a-t-il eu un moment déclencheur, un épisode où tu t’es dit “là, on ne peut plus continuer comme ça” ?
En fait, mon moment déclencheur n’était pas vraiment lié à la santé. Ce sont les élections européennes qui m’ont fait réagir. En voyant la polarisation progresser dans notre pays, j’ai eu une sorte de réveil. Je rentrais à peine d’une semaine au Zimbabwe, où j’avais formé des professionnels de santé publique locaux, justement sur ces dynamiques d’infodémie, de désinformation et de mésinformation.
En rentrant en France et en me retrouvant face aux résultats des élections, j’ai réalisé d’un coup que mes sujets d’expertise, qui permettent de conserver du lien au sein de la société et entre soignants et citoyens, étaient également plus que nécessaires ici, dans nos territoires français.
C’est à ce moment-là que l’idée a germé de créer un groupe de travail, au sein du Collectif Femmes de santé, pour partager et diffuser mes connaissances sur l’environnement d’information et les dynamiques de mésinformation et d’infodémie.
C’est aussi à ce moment-là que j’ai décidé de créer ma newsletter, « Les Clés de l’Infox Santé », dans laquelle je forme les acteurs de santé aux bonnes pratiques de communication des risques et de gestion de la mésinformation.
Produire et communiquer correctement une information de santé de qualité doit devenir une préoccupation quotidienne pour chacun d’entre nous.
Qu’est-ce qui t’as le plus surprise au fil de ce travail collectif ?
Dès le début, j’avoue que j’ai été très surprise par la motivation et l’engagement des femmes de santé qui se sont impliquées au sein du groupe. Tout cela totalement bénévolement.
Cet engagement ne s’est pas démenti, et j’ai particulièrement apprécié qu’elles me suivent dans mon désir d’être méthodologiquement très carrées. Elles ont non seulement suivi, mais elles sont même allées bien au-delà de ce que j’avais pu espérer ou rêver. Notamment lorsqu’on a décidé d’organiser des auditions d’experts, et que notre travail, qui au début devait être plutôt clos au sein d’un groupe de seize personnes engagées, s’est retrouvé à s’ouvrir sur l’extérieur.
Au final, nous avons publié un travail complet, sourcé, réalisé de façon très méthodique, avec des auditions d’experts, des recherches bibliographiques et des cartographies des acteurs. Nous avons en plus la chance d’y ajouter un baromètre CSA, testé auprès de 1 000 femmes représentatives de la population féminine française, qui nous a permis d’obtenir des chiffres actualisés sur la relation des femmes avec l’information santé.
Ce baromètre et son focus particulier sur les femmes sont absolument uniques à ma connaissance en France.
Pourquoi les fake news en santé ciblent-elles autant les femmes ?
Il y a plusieurs mouvements qui expliquent cela.
- Tout d’abord, les femmes sont très exposées à l’information en santé, puisqu’elles sont encore aujourd’hui celles qui s’occupent de la santé de la famille.
67% des femmes déclarent être celles qui prennent les rendez-vous, qui s’occupent de la santé pour les enfants, leur conjoint, leur famille, leurs parents, etc. Donc, mécaniquement, elles sont très exposées à l’information en santé.
- Deuxième mouvement, c’est le fait qu’elle manquent d’informations fiables sur leur propre santé.
Plusieurs raisons à cela : premièrement, la recherche est un peu à la traîne sur le sujet de la santé des femmes. Deuxièmement, pendant très longtemps, on a négligé les particularités féminines de la santé.
- Enfin, comme souvent avec la mésinformation et la désinformation, vu qu’il y a un vide d’informations, elles se posent des questions, elles ont des inquiétudes, auxquelles le système de santé ne répond pas.
Elles fouillent donc pour trouver des réponses et elles les trouvent dans des sources d’information qui sont peu fiables scientifiquement, pouvant les amener à prendre de mauvaises décisions sur leur santé.
C’est-ce qui rend la mésinformation particulièrement dangereuse pour la santé mentale des femmes ?
Oui, malheureusement. La surcharge d’informations et le fait d’avoir des informations qui se contredisent ou qui ne sont pas stabilisées peuvent entraîner davantage d’anxiété, d’inquiétude et de détresse face à des réponses qui ne sont pas rassurantes ou ne sont pas perçues comme stables et de confiance.
Sur les réseaux sociaux, notamment, les contenus qui fonctionnent sont ceux qui font appel aux émotions en général, mais plus particulièrement les émotions négatives, comme la peur ou la colère. Quand on parle de santé mentale, cela peut amener, vous vous en doutez, à plus d’inquiétude chez la patiente qui cherche de l’information.
De plus, elles sont exposées à des expériences personnelles partagées par d’autres patients qui ne peuvent pas être généralisées, et qui peuvent ici aussi créer plus d’inquiétude, d’anxiété et de dépression.
Le dernier point problématique est que le marketing s’en mêle, que ce soit pour la santé mentale, mais aussi pour tous les sujets de santé des femmes, malheureusement. De nombreux acteurs essayent de vendre leurs produits ou leurs services sur les réseaux sociaux, en utilisant du marketing émotionnel et en vendant du rêve ou des solutions miracles à des patientes qui sont assez désespérées.
Les conséquences sont non seulement psychologiques, mais elles peuvent aussi être physiques en cas de retard de traitement ou de mauvaise orientation de traitement, ainsi que financières, puisque généralement ces services ou produits vendus ont des coûts assez élevés.
Les réseaux sociaux sont-ils des alliés ou des ennemis ?
Les réseaux sociaux sont des alliés dans le sens où ils permettent à beaucoup de patientes d’échanger sur leurs expériences, de se soutenir, de trouver une communauté qui les comprend. Et cela, il ne faut jamais l’oublier, il y a un aspect très positif parce que ça permet de sortir de l’isolement dans lequel malheureusement la maladie plonge souvent.
Mais, comme souvent avec le positif, il y a aussi l’autre versant négatif. La monétisation de l’attention dans notre monde digitalisé amène à des dérives qui peuvent être, comme je viens de l’expliquer, très dangereuses.
Pourquoi est-il si facile de se faire piéger ?
Il est facile de se faire piéger car la santé et la maladie sont des sujets qui sont très liés aux émotions, à l’identité.
En matière de maladie mentale, il y a aussi beaucoup de tabous et de stigmatisation qui font qu’on a du mal à en parler avec son entourage, ou même avec les soignants. Il est plus facile d’aller anonymement en parler sur les réseaux sociaux, ou bien de chercher de l’information avec des moteurs de recherche, ou maintenant des intelligences artificielles qui ne vous posent pas de questions.
Comment garder confiance en son médecin quand on a lu tout et son contraire en ligne?
Eh bien déjà, il faut en parler avec son médecin. Les professionnels de santé sont de plus en plus sensibilisés au fait que discuter des informations trouvées en ligne est très important pour permettre aux patients de bien s’orienter dans leurs choix.
Donc, discutez-en avec votre médecin, expliquez-lui que vous avez cherché de l’information et précisez quelle était votre question et votre inquiétude. Expliquez-lui ce que vous avez trouvé et aidez-le à vous orienter concernant votre maladie.
Les informations que vous avez trouvées en ligne peuvent agir dans votre cerveau comme une sorte de paravent qui déforme les informations et les bons conseils que votre médecin vous donnera. Pour pouvoir contourner ce paravent, votre médecin a besoin de savoir qu’il existe. Donc, rendez-le lui visible.
Si tu avais 3 étapes pour se constituer un kit de survie anti–fake news santé ?
Ces trois questions étapes marchent sur à peu près tous les sujets pour trier de l’information.
- Première question : qui me parle ?
Qui est cette personne/entreprise/organisation qui est en train de me parler avec son post, sa vidéo, son article. Est-ce un réel expert, est-ce un patient, un politique? Est-il spécialiste de mon sujet ?
Bien répondre à cette première question vous permettra de passer à la suite.
- Deuxième question : quel est son objectif ?
Cet objectif n’est pas forcément négatif ; il n’est pas forcément malin. On n’essaye pas toujours de vous nuire. Mais l’identifier va vous aider à évaluer la fiabilité de l’information transmise.
Comprendre qui est la personne vous permettra de commencer à cerner son objectif.
Par exemple, si c’est une entreprise et que l’on vous vend quelque chose dans le discours, l’objectif est de vendre. Ce n’est pas de vous informer, c’est de vendre. Ce n’est pas négatif en soi, c’est juste factuel.
Si c’est un patient, son objectif va être de partager son histoire. Il n’est pas spécialiste de la maladie en général, il est spécialiste de son histoire et de son cas particulier à lui.
- Troisième étape : Décaler le regard, pour voir ce que les experts du sujet disent.
Aller chercher l’information auprès d’experts ou de sources d’information reconnus sur la thématique. Cela vous permettra de mettre en perspective la première information que vous aurez reçue, potentiellement sous un format de réseaux sociaux, et qui aura mis vos émotions en ébullition.
Cela vous permettra de prendre du recul sur l’information et de mieux évaluer sa fiabilité.
Dans un monde saturé d’informations, de conseils contradictoires et d’injonctions parfois anxiogènes, la santé des femmes mérite mieux que des raccourcis ou des promesses miracles. Elle mérite du temps, de la nuance, de la confiance et des sources solides.
Face au bruit, à la peur et aux injonctions, reprendre la main sur son information santé devient un acte de confiance envers soi-même — et parfois, le premier pas vers un mieux-être.
Parce que ces questions d’information, de surcharge mentale et de pression émotionnelle s’entrecroisent souvent, cette réflexion fait écho à d’autres enjeux abordés par Scarlette Magazine, notamment dans l’article «Loyalty Burnout” : quand aimer devient une charge mentale émotionnelle.

