Politique en roue libre, féminisme sous tension et fantasmes bien amidonnés. Le décor est planté. Décembre 2025, une discussion, au coeur d’une Assemblée Nationale branlante (c’est le mot), a ouvert un débat chaud brûlant : est-ce-que fermer les maisons closes il y a 80 ans était une si bonne idée? Ces lieu de débauches, burlesques et orchestrés, pourraient-ils revenir en odeur de sainteté, un beau jour (ou peut-être une nuit) ? Immédiatement après, on a envie de se demander : devons-nous écouter ces gens qui n’y ont jamais mis les fesses ?
Chez Scarlette, on a choisi d’en parler, mais en regardant le débat en face, sans rougir, sans corset moral trop serré – et surtout sans parler à la place des premières concernées. Car surprise : les travailleuses du sexe sont, pour beaucoup, plutôt opposées à la réouverture des maisons closes. Comme quoi, les «filles soumises» ont souvent un avis. Et même plusieurs.
Quand le bordel faisait partie du décor
Il fut un temps, pas si lointain, où le bordel faisait partie du paysage urbain. Toléré, encadré, réglementé, presque respectable. Les filles de joie travaillaient sous l’œil sévère de la police des mœurs, dirigées par une mère maquerelle au chignon aussi strict que la comptabilité.
L’objectif officiel ? Préserver la morale, protéger la santé publique, canaliser les pulsions masculines dans des lieux clos. Un concept audacieux : enfermer le vice pour sauver la vertu.
Mais en 1946, la loi Marthe Richard ferme les maisons closes. Rideau. Officiellement, pour lutter contre le proxénétisme. Officieusement, pour se donner bonne conscience. Résultat ? Le plus vieux métier du monde ne disparaît pas : il se planque. Rue, hôtels, voitures, puis Internet. Moins de néons, plus de danger.

Certains veulent retrouver les clés du lupanar
Dernier rebondissement : en décembre 2025, un député annonce vouloir «repenser» les maisons closes. Le vieux fantasme revient maquillé en modernité : des établissements coopératifs, sans proxénètes, gérés par les personnes prostituées elles-mêmes. Sur le papier, c’est presque progressiste.
D’autant que plusieurs pays européens ont toujours opté pour un encadrement public de la prostitution, en distinguant prostitution libre et prostitution forcée : Allemagne, Autriche, Belgique, Grèce, Hongrie, Lettonie, Pays-Bas, Suisse.
Dans les faits, pourtant, l’argumentaire sent surtout le retour du bordel bien propre, celui qui rassure la bourgeoisie et flatte l’électorat : ordre, cadre, respectabilité. Le vice, oui ! Mais bien rangé.
Quand la culture transforme le bordel en mythe

De Zola et Nana à Maupassant et La Maison Tellier, la prostitution réglementée a longtemps été décrite comme un univers feutré et presque chaleureux. Toulouse-Lautrec a immortalisé les maisons closes parisiennes, tandis que le Moulin Rouge, le French cancan et les chansons d’Aristide Bruant nourrissaient un imaginaire glamour. Le cinéma et les séries ont prolongé ce mythe : de Pretty Baby de Louis Malle à Madame Claude sur Netflix ou Maison Close sur Canal+ et Amazon Prime Video. À force d’être peintes, filmées et racontées, les maisons closes sont devenues un fantasme nostalgique, bien éloigné des réalités qu’elles dissimulaient.
Aline Peugeot : « On ne légifère pas sur des fantasmes »
Une parole claire a récemment émergé dans le débat : celle d’Aline Peugeot, ancienne prostituée, aujourd’hui auteure et conférencière.
« La prostitution n’est ni un bloc uniforme ni un mythe glamour. C’est une somme de trajectoires. L’erreur politique, c’est de légiférer sur des fantasmes plutôt que sur des réalités».
Elle rappelle surtout un point que beaucoup préfèrent ignorer : nombre de travailleuses du sexe sont opposées à la réouverture des maisons closes. «Le lieu clos n’est pas forcément protecteur. Il peut aussi redevenir un espace de contrôle, de pression économique et de silence imposé».
Et de conclure, sans détour : «On ne libère personne en parlant à sa place» . Touché.

Alors, on rouvre ou on ne rouvre pas ?
Peut-être que la vraie modernité consisterait simplement à écouter celles qu’on continue d’appeler, avec un sourire condescendant, des filles de joie. Elles ne rient pas toujours, mais elles savent reconnaître à la seconde près quand un débat se fait sans elles. Et ça, même Madame Claude l’avait compris.
Parce qu’au fond, la question n’est peut-être pas : «Que pense la société de la prostitution ?»
Mais plutôt : «Pourquoi a-t-on encore si peur quand les femmes parlent d’elles-mêmes sans demander la permission?». Et vous? pour ou contre la réouverture des maisons closes?
Ce que dit la loi sur la prostitution (et ce que beaucoup ignorent)
Petit point juridique, histoire de remettre les pendules à l’heure.
- En France, les maisons closes sont officiellement fermées en 1946 avec la loi Marthe Richard.
- La prostitution est légale en France. Elle est considérée comme une activité libre, relevant de la sphère privée.
- Le proxénétisme est, lui, strictement interdit.
- La loi du 13 avril 2016 a supprimé le délit de racolage et reconnu des droits aux personnes prostituées (qui paient des impôts sur leur activité).
- Mais paradoxe bien français, recourir aux services d’une prostituée est interdit. Amende : 1 500 € pour le client.
On autorise l’offre, on pénalise la demande. Kafka aurait adoré.

