Pourquoi s’attache-t-on autant aux personnages de fiction ?

Article personnages series écran friends

Il suffit parfois dun épisode, d’un générique ou d’un visage pour que tout remonte. Une rupture fictive nous serre le cœur, la mort d’un personnage nous bouleverse, et la disparition d’un acteur lié à une série aimée ravive en nous tout un pan de vie.

Pourquoi la fiction nous touche-t-elle à ce point ?

Parce qu’en matière d’attachement, notre cerveau ne trace pas toujours une frontière si nette entre l’imaginaire et le réel. Au fil des saisons et des histoires, nous finissons par tisser avec certains personnages des liens étonnamment forts — comme s’ils faisaient, d’une certaine manière, partie de notre vie.

Les relations parasociales, un attachement à sens unique

Vous avez davantage pleuré la mort du personnage de Mark Sloan dans Grey’s Anatomy que la mort de votre lapin nain ? Vous avez encore pleuré lorsque l’acteur Eric Dane, qui jouait Mark Sloan, est mort récemment ? Ne vous inquiétez pas, c’est normal !

C’est ce que la psychologie et les sciences des médias étudient depuis le milieu des années 1950 sous le terme de relations parasociales.

Ces dernières se définissent comme un attachement parfois très fort à des personnages de fiction que nous apprécions particulièrement. Lorsque cet attachement est plutôt de l’ordre de l’amour ou de l’attirance sexuelle, on parle alors de fictosexualité, une orientation sexuelle qui reste méconnue et stigmatisée. Elle est pourtant très répandue, au Japon notamment, où de nombreux mariages non-officiels sont célébrés entre personnes réelles et personnages.

Des amis fictifs à tous les âges de la vie

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Beaucoup d’entre nous ont connu et connaissent encore des relations parasociales, qui peuvent exister à des âges différents de la vie.

On peut avoir été amoureuse d’Albator à 10 ans, avoir vibré, pleuré et ri au rythme des histoires de cœur de Monica et Chandler dans Friends à 17 ans, et serrer le poing à 50 ans en regardant June se battre pour les droits et la dignité des femmes dans La Servante écarlate.

On peut aussi retrouver des sensations, des émotions qui nous replongent dans une période que nous avons aimée, à l’image de l’enfance, puis l’adolescence dans la série Stranger Things.

Quand on s'attache à des personnes qui n’existent pas

Les décès de plusieurs actrices et acteurs phares de séries ces dernières années (Shannen Doherty de Beverly Hills et Charmed, Matthew Perry de Friends, James Van Der Beek de Dawson’s Creek), ont montré à quel point ces disparitions peuvent nous toucher, voire nous bouleverser, même si on ne regarde plus ces séries depuis des années.

L’omniprésence des réseaux sociaux et l’information en continu amplifient encore le phénomène. La mort récente de James Van Der Beek qui jouait Dawson Leery  par exemple, a été relayée en boucle pendant des jours, à grands coups de vidéos, de best-of des meilleurs moments de la série, d’interviews des membres du casting. Tout est fait pour entretenir l’émotion et même la démultiplier.

Malgré tout, ce phénomène existait bien avant internet et les réseaux sociaux. Alors, comment expliquer que l’on puisse tisser des relations aussi fortes avec des personnes dont on sait parfaitement qu’elles n’existent pas ?

Les fictions comme simulateurs de vie

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De nombreuses recherches ont établi que ces relations parasociales sont très similaires, d’un point de vue psychologique, à celles que nous entretenons avec des personnes réelles. Des études en neuropsychologie montrent que notre cerveau réagit souvent aux personnages fictifs comme s’ils étaient réels.

D’autres recherches, menées par des psychologues de l’évolution, avancent l’hypothèse que notre cerveau ne s’est pas encore totalement adapté à notre environnement actuel, très différent de celui dans lequel vivaient nos ancêtres. En effet, la fréquentation sur le long terme de personnages fictifs est assez nouvelle à l’échelle de l’humanité, et notre cerveau pourrait mettre un peu de temps à intégrer cette nouveauté.

Article personnages series Dawson

Une narration conçue pour nous « attraper »

Même si cette relation reste à sens unique, elle peut nous aider à nous construire, à réfléchir au sens de nos choix et à traverser certaines étapes de la vie.

Et pour cause, la narration de ces séries nous amène à partager les moments-clés de l’existence de ces personnages, de même que des scènes intimes, généralement réservées aux proches. Nous avons accès à leurs pensées, à leurs sentiments et à leurs souvenirs.

Des personnages qui partagent notre vie pendant des années

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Au fil du temps, nous avons l’impression de connaître ces personnages, parfois même mieux que nos proches.

C’est d’ailleurs ce facteur temps qui explique que ces relations parasociales sont particulièrement développées avec les séries (télévisées ou écrites). Nous suivons les personnages sur plusieurs saisons, qui s’étalent sur des années. Les personnages évoluent, nous aussi. Et leur évolution nourrit parfois la nôtre.

On pourrait penser que ce phénomène est plus marqué à l’adolescence, période où les émotions décuplées et les bouleversements hormonaux exposent à des sentiments forts. C’est un peu vrai, mais on peut s’attacher à un personnage, se sentir lié à lui à tout âge.

Et les thèmes des séries sont aujourd’hui tellement variés, tellement riches, que nous trouvons forcément un personnage qui nous ressemble, qui fait écho à notre histoire, ou qui nous permet de découvrir un univers qui nous intéresse.

Ces relations parasociales sont-elles bonnes pour nous ?

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De nombreuses études ont montré les effets positifs que l’on retire de ces relations. Passer du temps avec un personnage fictif auquel on tient, ou même simplement y penser, remplit un besoin d’appartenance et peut ainsi combattre les sentiments de solitude ou de rejet.

Et rien de mieux pour lutter contre un coup de blues que de se glisser sous un plaid sur le canapé pour retrouver ses amis fictionnels, qu’ils soient faits d’encre ou d’image.

Booster l'estime de soi

Par ailleurs, les personnes ayant une faible estime de soi tendront plus facilement que les autres à nouer de fortes relations avec des personnages qui ressemblent à leur « soi idéal ». Elles pourront, par ce lien, se sentir elles-mêmes plus proches de cet idéal, ce qui permettra d’accroître leur estime de soi.

Reprenons l’exemple de La Servante écarlate. Dans cette série tirée du roman de Margaret Atwood, où les femmes sont dévalorisées jusqu’à l’asservissement, la combativité, le courage et la force dont font preuve les héroïnes peuvent agir sur nous comme un booster de confiance et d’estime, voire comme un déclencheur de décision.

Un cadre relationnel sûr et stable

Autre avantage : les personnages fictifs offrent un espace sûr, où l’on peut s’attacher, ressentir et expérimenter sans risque de répercussions sociales. C’est aussi un moyen d’expérimenter et de pratiquer l’empathie de manière sécurisée.

Contrairement aux relations réelles, souvent compliquées et sources de questionnement. Les personnages sont simples : nous savons comment ils vont réagir, ce qu’ils ressentent, et ils offrent un cadre stable et rassurant.

Attention au risque d’addiction ou de déconnexion du réel

Article personnages series GOT

Attention toutefois à ne pas tomber dans l’addiction. Comme des personnes addicts à l’alcool, certains peuvent rechercher dans ces relations parasociales l’anesthésie d’une problématique douloureuse, une amnésie temporaire pour tenir leurs problèmes à distance.

Moins grave que l’addiction, la sensation de vide qui peut nous envahir à la fin d’une série. Au départ appliquée à la lecture, le « book hangover » ou « gueule de bois littéraire » désigne la difficulté à se remettre à lire quand on vient de terminer un livre génial. Nous pouvons avoir le même sentiment après avoir fini une série télévisée. 

Autre dérive possible, la déconnexion d’avec le réel. Si perdre un ami fictif provoque une tristesse bien réelle, attention toutefois à ce que cette tristesse ne dure pas trop longtemps et qu’elle ne tourne pas en boucle et vous empêche de dormir…

Tous ces personnages rencontrés dans des livres, des films, des séries nous permettent de démultiplier notre vie, nos émotions, nos expériences. Ils peuvent être une aide, un révélateur. Dans une société où la frontière se brouille parfois entre réalité et fiction, ces personnages enrichissent nos vies… à condition de ne pas oublier ceux qui les partagent réellement avec nous. (lire l’article de Scarlette sur la catch-up culture ou l’amitié à l’épreuve de l’hyper-connexion).

Pour aller plus loin

Podcasts :

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Lecture :

Écouter/ Chanter :

Il suffit des premières notes pour reconnaître une série à sa musique. Quelques exemples en vrac : le générique de Friends, l’univers musical de Twin Peaks ou de Handmaid’s Tale, les génériques de Game of Thrones, de Stranger Things ou Peaky Blinders.

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