Cette émotion, mélange d’étonnement, d’admiration et de joie, qui survient quand on est face à quelque chose de plus grand que soi, n’intéresse plus seulement la philosophie ou la théologie. Les bienfaits de l’émerveillement font aujourd’hui l’objet d’une attention clinique, car ils ont un impact réel sur le niveau de stress mais aussi sur l’inflammation.
Mais au fond, quand avez-vous été émerveillée pour la dernière fois ?
Avoir le souffle court devant un paysage, un tableau. Avoir la chair de poule à l’écoute d’un morceau de musique. Sentir les larmes monter face à un oiseau qui fait sa toilette dans une flaque. Dans un monde qui a tendance à s’assombrir, cultiver l’émerveillement pourrait bien être un levier thérapeutique insoupçonné.
L’émerveillement se situe dans le regard qu’on pose sur les choses

Vous faites tout du mieux possible : vous vous nourrissez bien, vous mettez en pratique les conseils qu’on vous a donnés pour améliorer votre sommeil, vous faites une activité physique régulière. Et pourtant, c’est comme s’il manquait l’essentiel : le sens, une certaine lumière. Et si ce qui vous manquait, c’était la capacité à vous émerveiller ?
L’émerveillement comme acte de résistance
Dans un monde où la performance, le pouvoir, l’argent sont des principes cardinaux, l’émerveillement apparaît souvent comme « gentillet », voire ridicule et n’ayant que peu de rapport avec notre qualité de vie.
Pourtant, à bien y regarder, s’émerveiller, c’est justement résister à la sinistrose ambiante. L’émerveillement n’a pas besoin de choses extraordinaires ou grandioses pour se manifester. Il est avant tout une question de regard. Un état qui nous ramène à une sensibilité simple, quasi enfantine.
Naturel chez l’enfant, l’émerveillement devient une quête chez l’adulte

Pensez à la neige. Enfant, la neige, c’est magique. C’est blanc, c’est beau, c’est froid, ça fait des traces quand on marche dedans. On peut même faire des boules avec et jouer avec les copains. Adulte, la neige, c’est chiant. C’est froid, c’est dangereux sur la route, il va falloir déneiger la voiture et mettre du sel dans la cour.
S’émerveiller, c’est réveiller en soi cette petite partie d’enfance qui demeure en nous, mais parfois bien cachée. Avec l’âge et les responsabilités, nous développons une sorte de carapace protectrice mais également une tendance à vouloir tout contrôler, qui nous coupent de la capacité à nous laisser surprendre par la beauté, à la trouver dans le moindre brin d’herbe.
S’installent alors des croyances erronées et limitantes : « Je n’ai pas le temps d’observer cet arc-en-ciel, je dois travailler » ; « S’émerveiller, c’est un truc d’enfant » ; « Avec les responsabilités que j’ai, je ne peux pas me permettre de rêver ». Autant de phrases qui tournent en boucle et viennent creuser un fossé entre l’enfant que nous étions et l’adulte que nous sommes devenue.
Un impact positif sur notre attention et notre connexion à nous et au monde
Pourtant, ces dernières années, la science s’est penchée sur la question et a découvert les bienfaits de l’émerveillement, non seulement sur notre psyché mais également sur notre corps.
Lorsque nous sommes émerveillées, notre attention se déporte vers plus grand que nous, ce qui nous détourne de nos préoccupations personnelles et calme les ruminations. Nous sommes alors davantage connectées à notre moi profond et aux autres, et nous trouvons davantage de sens à notre existence.
Des effets bénéfiques en cascade sur notre santé physique

Les effets de l’émerveillement se mesurent aussi à l’aune de la neurophysiologie. Il augmente le tonus vagal, qui ralentit le coeur, et il abaisse l’activité du système sympathique (la partie du système nerveux autonome qui active les réactions de fuite et de combat). Les recherches montrent que l’émerveillement fait également reculer un marqueur d’inflammation sanguin, l’interleukine 6, dont on observe des taux élevés dans la dépression.
Enfin, comme souvent dans le corps humain, et particulièrement féminin, il est aussi question d’hormones puisque l’émerveillement stimule la production d’ocytocine. Celle qu’on appelle hormone de l’amour et du lien joue également un rôle dans le renforcement du système immunitaire, la lutte contre le stress et le développement d’un sentiment de sécurité intérieure.
Toutefois, si l’émerveillement est naturel chez l’enfant, il est plutôt l’objet d’une quête chez l’adulte. La question est donc : comment retrouver cette capacité à s’émerveiller ?
Quelques pistes pour cultiver l’émerveillement

- « Tout voir en nouveauté » comme l’écrivait Baudelaire dans Le Peintre de la vie moderne. S’émerveiller, c’est poser un regard neuf sur chaque chose, à chaque fois.
- Redécouvrir son quotidien. Lorsque les choses deviennent familières, on a tendance à ne plus les voir. S’émerveiller, c’est regarder et voir autrement ce qu’on croyait connaître (y compris les êtres chers).
- Pratiquer la gratitude. Prendre quelques minutes par jour pour identifier ce pour quoi nous sommes reconnaissantes.
- Instaurer un rituel d’émerveillement quotidien. Notre cerveau aime les rituels, qui sont des balises, des points de repère (à condition toutefois qu’ils ne soient pas trop rigides). Pourquoi ne pas noter pour chaque jour qui passe une source d’émerveillement ? Une sorte de calendrier du kif.
- Être au contact régulier de la nature. La nature est une source inépuisable d’émerveillement. Et si on ne peut pas se déplacer, il existe des documentaires magnifiques à retrouver sur les différentes plateformes (La Marche de l’Empereur, Océans, Microcosmos, le peuple de l’herbe, La panthère des neiges, Le Chant des forêts…). Vous pouvez également (re)lire l’article de Scarlette sur le Sylvatorium du Mont-Dore.
- Apprendre à ralentir. Aller vite, c’est la meilleure façon de passer à côté de l’émerveillement. On peut, par exemple, pratiquer la pleine conscience. Mais on peut aussi jardiner, dessiner ou faire des puzzles ou du tricot, ça marche aussi !
- Faire preuve d’attention. Pas d’émerveillement non plus si on n’est pas attentif à ce qui nous entoure. Cette capacité se travaille, comme un muscle, mais il faut pour cela accepter de délaisser un peu les écrans (voir l’article de Scarlette sur la crise de l’attention).
- Faire preuve de curiosité et admettre qu’on ne sait pas tout. Les certitudes sont des « tue-l’émerveillement » !
Le point sophrologie

La sophrologie nous invite précisément à aborder chaque mouvement, chaque respiration, chaque sensation, comme si c’était la première fois. Elle est donc un « canal » parfait vers l’émerveillement.
Il est notamment possible de pratiquer une évocation sensorielle en méditant sur ce que nous apportent nos sens au quotidien.
Asseyez-vous sur une chaise, le dos droit, les pieds à plat au sol. Fermez les yeux et respirez calmement. Commencez par venir toucher lentement l’un de vos organes sensoriels (le nez par exemple).
Puis réfléchissez à tous les petits plaisirs quotidiens auxquels vous avez accès grâce à votre odorat (l’odeur de l’être aimé, de votre fleur préférée, d’un gâteau au chocolat qui cuit…). Faites ensuite le même cheminement pour chacun de vos sens : qu’est-ce que le fait d’entendre, de voir, de toucher, de goûter, vous apporte au quotidien ?
Ce petit exercice tout simple permet de prendre conscience du rôle majeur de nos sens dans la notion d’émerveillement et du fait qu’il s’agit souvent de choses simples, à notre portée. Même quelqu’un qui aurait un ou plusieurs sens défectueux peut accéder à l’émerveillement grâce aux sens qui ne sont pas altérés.
L’émerveillement renforce notre sentiment de gratitude pour les choses simples de la vie. Il nous permet d’améliorer notre humeur quotidienne, de réduire notre stress, de renforcer notre résilience et de cultiver une attitude positive face à la vie. Et tout cela à titre gracieux puisque, fort heureusement, admirer un coucher de soleil est toujours gratuit. Il ne s’agit pas de nier les problèmes ou les souffrances, mais simplement de modifier notre regard pour en faire un allié.
À force de courir après l’extraordinaire, nous oublions parfois que l’émerveillement se cache dans les choses les plus ordinaires. Un rayon de soleil sur une table, le parfum d’un jardin après la pluie, un rire partagé. Peut-être que résister aujourd’hui ne consiste pas seulement à dénoncer ce qui ne va pas, mais aussi à continuer de voir ce qui mérite encore d’être admiré.
Pour aller plus loin
Podcaster :
- Émerveillez-vous ! podcast en 4 épisodes de Radio France.
- S’émerveiller, podcast de philosophie sur Spotify.
Lire :
- Éduquer à l’émerveillement : Comment cultiver le goût du merveilleux chez l’enfant et le restaurer chez l’adulte (Racine, 2024) de Bruno Humbeeck, psychopédagogue, docteur en Sciences de l’Education.
- Les Yeux de Mona de Thomas Schlesser, merveilleux roman d’initiation à la vie, à l’art et à la beauté.
Regarder :
- Là-haut, film d’animation des studios Pixar, ou comment un petit garçon réussit à réveiller l’émerveillement chez un vieux monsieur grincheux qui ne se remet pas de la perte de sa femme.
Ecouter:

