Pourquoi de plus en plus de femmes osent partir seules en randonnée itinérante ?

Océane - bivouac - tente - Chien - 2048

Les voix de l’été de Scarlette

Partir seule en randonnée, pour une femme, ne bouscule pas toujours seulement ses propres peurs. Parfois, c’est le regard des autres qui rappelle que certaines libertés féminines dérangent encore.

Dans un refuge non gardé du GR10, Audrey Aeschbacher croise une femme partie marcher seule pendant deux semaines, laissant mari et enfants à la maison. Après son départ, les commentaires commencent. C’était dommage de ne pas emmener ses enfants pendant ses congés. Et si elle partait seule, peut-être que son couple n’allait pas très bien ? Rien de franchement malveillant. Et pourtant, tout est là : elle était mère, épouse… et seule sur un sentier. Cela suffisait à interroger.

Cofondatrice d’On My Way et habituée de la randonnée itinérante, Audrey observe sur les chemins et dans les messages qu’elle reçoit des femmes qui aimeraient partir, mais restent freinées par la peur de ne pas « savoir faire ». Pour Les voix de l’été de Scarlette, nous lui avons demandé ce qui les retient encore, ce qui change lorsqu’elles osent enfin partir… et comment franchir ce fameux premier pas.

Pourquoi la randonnée itinérante intimide-t-elle encore autant les femmes ?

Audrey Aeschbacher : « Parce que c’est un domaine qui a longtemps été réservé aux hommes, et où ils restent surreprésentés. La plupart des récits d’aventure sont des récits d’aventuriers. Historiquement, les jeunes hommes aisés partaient faire leur « tour » pour s’éduquer : ils voyageaient loin et revenaient avec des histoires. Ils étaient libres d’aller où ils voulaient, pendant que les femmes restaient cantonnées à la sphère domestique. C’est une habitude qui est restée ancrée très longtemps. Les femmes ont commencé tard à voyager, même si quelques pionnières ont défié les codes et ouvert la montagne aux autres. Henriette d’Angeville gravit le mont Blanc en 1838, en pantalon, à 44 ans, et écrit ensuite son propre récit en expliquant qu’il fallait que les femmes racontent elles-mêmes ce qu’elles font plutôt que de laisser d’autres le faire à leur place. Presque deux siècles plus tard, la question du récit reste centrale.

Il y a aussi un malentendu sur ce qu’est la randonnée. On l’imagine forcément en montagne, et la montagne renvoie une image de performance et de dénivelé. Or il existe énormément d’itinéraires en plaine, en forêt, sur le littoral, qui permettent de marcher plusieurs jours d’affilée avec un dénivelé modéré. On peut partir en itinérance sans mettre un pied à la montagne. »

Quel est le principal frein que vous observez chez celles qui aimeraient partir ?

Audrey Aeschbacher : « Le sentiment de ne pas « savoir faire ». C’est de loin ce qui revient le plus. Les hommes se posent rarement la question, ils partent et ils apprennent en marchant. Beaucoup de femmes ont l’impression qu’elles doivent apprendre avant d’expérimenter, comme s’il fallait valider un niveau pour avoir le droit d’y aller. Pourtant nous savons toutes marcher.

Ce n’est presque jamais un frein physique, c’est plutôt l’univers autour qui effraie : dormir dehors, préparer un repas au milieu de rien, porter un sac lourd, ne pas savoir où on arrivera chaque soir, n’avoir jamais monté une tente. Les questions qu’on me pose ne sont pas « est-ce que je vais y arriver », ce sont « comment tu choisis ou tu dors? », « combien je peux porter? », « comment tu as appris à monter une tente? ». C’est la logistique qui décourage, et beaucoup abandonnent à ce stade, avant même d’avoir enfilé leurs chaussures.

Je précise une chose qui compte pour moi : la réponse n’est pas de faire croire que ça s’improvise. Une grande randonnée se prépare, sérieusement. Ce qu’il faut alléger, ce n’est pas la préparation, c’est cette idée qu’il faudrait mériter son départ. »

Qu’est-ce qui change lorsqu’une femme ose partir seule pour la première fois ?

Audrey Aeschbacher : « Il y a un sentiment de puissance et de liberté sans équivalent. C’est une vraie voie d’émancipation.

Sur le chemin, seule, on décide de tout : l’heure du départ, le rythme, quand on s’arrête, quand on renonce. Personne à convaincre, personne à ménager. Pour beaucoup de femmes, ce sont plusieurs jours d’affilée sans avoir à arbitrer avec quelqu’un d’autre, et c’est parfois la première fois de leur vie d’adulte.

La marche au long cours forge autant le corps que l’esprit. Le cheminement long et lent libère la pensée et permet de prendre du recul sur son quotidien. Et puis il y a les imprévus qu’on règle soi-même, une averse, un balisage qu’on perd, une étape plus dure que prévu, et le sentiment indescriptible quand on s’est sortie d’affaire toute seule. Cette compétence-là ne reste pas sur le sentier. C’est le vrai changement : on ne rentre pas seulement en meilleure forme, on rentre avec une preuve. Il y a souvent un avant et un après, surtout la toute première fois. »

Cette femme croisée sur le GR10 vous a particulièrement marquée. Pourquoi ?

Audrey Aeschbacher : « Une femme croisée dans un refuge non gardé, sur le GR10. Elle en parcourait une section seule, deux semaines par an, en laissant ses enfants et son mari à la maison. C’était son rendez-vous avec elle-même. Elle était rayonnante et apaisée.

Ce qui m’a marquée, ce n’est pas elle, c’est ce qui s’est passé après son départ. Les deux couples présents dans le refuge se sont mis à commenter. C’était dommage de ne pas emmener ses enfants pendant ses congés. Et si elle partait seule, c’est peut-être que son couple n’allait pas très bien. Il n’y avait aucune méchanceté, mais je voyais bien que sa démarche avait bousculé leur grille de lecture et qu’ils avaient besoin de la faire rentrer dans un schéma connu.

Moi j’étais célibataire et sans enfant. J’étais autorisée. Elle, mère et épouse, n’aurait pas dû se trouver là. Cette scène m’a fait comprendre que devenir mère n’avait pas à effacer la femme que j’étais. C’est même la première condition que j’ai posée à mon mari quand je l’ai rencontré : je continuerais à marcher seule. Au final, on a beaucoup marché ensemble, mais je continue de partir seule aussi. C’est mon oxygène. « 

Quel conseil donneriez-vous à une femme qui hésite encore à partir seule en randonnée ?

Audrey Aeschbacher : « Réservez une nuit en refuge gardé. C’est le meilleur premier pas que je connaisse. On marche jusqu’au refuge, on y est attendue, le repas est fourni, la nuit est sécurisée. Il suffit de porter son pique-nique, son sac de couchage et son eau, et de marcher. Rien d’autre.

Ça fait sauter le premier blocage, celui d’avoir osé. On arrive fière de soi. Et on rencontre presque toujours d’autres femmes qui font exactement la même chose, ce qui démystifie l’expérience mieux que n’importe quel conseil. Une fois cette nuit-là passée, les deux jours, puis la semaine, puis la traversée deviennent des étapes logiques.

Le reste tient en peu de choses : testez votre sac chargé sur une sortie à la journée avant de partir, regardez la météo la veille et le matin même, téléchargez vos cartes hors ligne parce que le réseau ne sera pas là au moment où vous en aurez besoin, laissez toujours votre itinéraire à quelqu’un.

Et surtout, n’attendez pas de vous sentir prête. Ce sentiment n’arrive pas avant, il arrive pendant. »

Pour aller plus loin :

On My Way est une application française pensée pour la randonnée itinérante : GR, HRP, chemins de pèlerinage. Elle génère tes étapes selon ton rythme, fonctionne intégralement hors réseau et te donne les informations de terrain dont tu as besoin sur place. Créée par deux passionnés de montagne.

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