Armelle de Thé : apprendre à ne plus subir son histoire

Armelle de Thé - livre Merveilleux abandon

Au premier abord, peut-être pourrait-on prendre « Merveilleux abandon » pour une histoire triste. Mais il n’en est rien ! Armelle de Thé en a fait, avant tout, une histoire vivante. Elle revient sur une enfance marquée par l’abandon, l’adoption, les secrets et une quête de ses origines. Au fil des pages, nous menons l’enquête avec elle. Sans jamais gommer les blessures, cette femme aujourd’hui solaire et entière transforme son histoire en une formidable ode à la vie, à la filiation et à la transmission. Pour elle, nous avons tous cette étrange capacité de renaître à nous-mêmes. 

À travers son livre, elle ose parler d’elle et revenir sur ses blessures passées, parce que « parler de soi peut être salvateur pour les autres ». Et voici comment « Merveilleux abandon » est devenu autant un récit autobiographique qu’un combat pour l’enfance et une main tendue vers autrui.

Une histoire vraie aux allures de roman

On lit « Merveilleux abandon » comme un roman, captivé par ce qui va arriver d’abord à ce bébé puis à la petite fille, à la jeune femme, et enfin à la grande Armelle. Puis, on tourne les pages avec elle, happés par une enquête intime où les espoirs côtoient les révélations. Nous partons à la recherche de pièces de puzzle perdues depuis trop longtemps, qui, heureusement vont finir par s’emboîter à la fin du « roman ». Presque, on oublierait que tout cela est vrai et que derrière les pages, il y a une vie : celle d’Armelle de Thé. 

Les chapitres les plus douloureux côtoient ainsi l’humour, l’autodérision, la tendresse… À travers chacun d’entre eux, la jeune Armelle avance lentement mais sûrement. Elle tombe, mais se relève toujours. « Pourtant, j’aurais pu m’écrouler plus d’une fois ! » Et c’est là que réside toute la force de son livre : Armelle ne se raconte jamais comme une victime. Elle raconte ses colères, ses contradictions, ses mélancolies, ses désillusions… Avec la résilience comme meilleure arme.

De l’abandon à la naissance de soi

Née sous X, puis adoptée tardivement, Armelle grandit avec ce sentiment rapidement bien présent d’être différente. Elle ne ressemble pas à ses parents et dès l’enfance, elle sent qu’une partie de son histoire lui échappe. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, il y a ce trou dans sa poitrine. Alors, pour sortir du mal-être, elle choisit de mener l’enquête et de remonter le fil de sa vie jusqu’à ses origines, jusqu’à retrouver Juanita, sa mère biologique. En cherchant la vérité auprès d’elle, elle apprend que sa conception s’est déroulée dans des circonstances terribles. Elle découvre également que l’organisme français qui a organisé son adoption a fermé ses portes pour trafic d’enfants. Et si, en plus d’un enfant abandonné, elle était aussi un bébé volé ? Les révélations sont vertigineuses…

Difficile de ne pas voir sa vie basculer. Pourtant Armelle ne se raconte jamais en victime. Sa plus grande qualité ? La pugnacité. Ne jamais renoncer, chercher une issue, continuer à croire qu’une porte peut s’ouvrir quelque part.

Du cauchemar de l’abandon à la lumière de la résilience

« Merveilleux abandon » : il aura fallu du temps pour que ce titre prenne tout son sens. Car au départ, l’abandon n’a rien de merveilleux pour Armelle. C’est une déchirure, un vide qui grandit avec elle. Il y a la petite fille qui voudrait comprendre, la jeune femme en colère, puis l’adulte qui se cherche encore, au point de ne trouver son salut que dans le regard et la reconnaissance des autres. 

Avec la naissance de sa fille aînée, Capucine, la maternité déplace une première fois son regard. « J’ai compris que Juanita n’avait pas pu m’abandonner de gaieté de cœur. Elle n’a pas pu me mettre au monde et ne rien ressentir ! C’est viscéralement impossible. » Pour la première fois, la colère laisse entrer une autre émotion : la compassion. Que s’est-il passé dans la vie de cette jeune femme pour qu’elle se sépare de son bébé ? Armelle ne détient pas toutes les réponses, mais elle peut désormais regarder Juanita, sa mère biologique, autrement.

D’autres réponses, Armelle en aura en offrant une première version de son livre à Juanita. Cette dernière lui révèle alors une vérité qui bouleverse ce qu’elle croyait savoir. Les pièces du puzzle s’emboîtent. L’histoire ne devient pas moins douloureuse, mais elle devient plus lisible.

Armelle de Thé - livre Merveilleux abandon

Contre toute attente, la mort de sa mère adoptive, Suzanne, terminera sa métamorphose. « C’est au décès de maman que je commence à rendre grâce et y voir du merveilleux », confie-t-elle. Le chagrin est immense, mais avec sa disparition, une part du conflit de loyauté s’efface. Armelle peut enfin s’autoriser à être elle-même, à se chercher sans trahir le regard de celle qui l’a élevée. Dans le manque, elle mesure la chance qu’elle a eue de grandir auprès de cette femme. Elle comprend aussi que si elle était restée avec Juanita, elle ne serait pas devenue celle qu’elle est aujourd’hui.

Armelle de Thé, le chemin vers une identité réconciliée

Et puis il y a Martine : son prénom de naissance. Une part d’elle-même longtemps restée dans l’ombre d’Armelle. Armelle, c’est son identité sociale, celle de l’éducation, celle que les attentes ont façonnée. Aujourd’hui, ces deux parts d’elle-même se sont réunifiées. « J’aime dire que j’ai eu trois naissances : biologique, adoptive, puis cette naissance intérieure » qui lui permet de se sentir enfin entière. « Je me suis reconnectée à cette part indicible de moi-même. »

Mais pour en arriver là, Armelle a dû abandonner bien des choses à son tour : la colère, le fantasme d’une mère idéale — « que j’aurais adoré plutôt en Catherine Deneuve » —, le besoin de trouver dans le regard des autres la justification d’exister. « J’ai renoncé à vouloir être aimée de tout le monde. » Armelle a cessé de vouloir mériter sa place. Désormais elle l’habite simplement. « Et si on ne m’aime pas, ce n’est pas très grave ! »

C’est ainsi qu’elle est parvenue à regarder l’abandon autrement. « Dans abandon, il y a le mot ‘’don’’, le verbe ‘’donner’’. Mais la vie n’est faite que de petits et grands abandons ! » Abandonner une certitude, une attente, une version de soi devenue trop étroite. Laisser tomber ce qui nous retient pour découvrir ce qui nous attend. Son mantra tient en quelques mots : « S’abandonner à soi-même pour mieux renaître. » Ce n’est pas l’abandon subi qu’elle célèbre, ni la douleur qu’elle voudrait rendre nécessaire. C’est la liberté, conquise à force de chemin, « sans plus se réduire à ce qui nous est arrivé ».

Écrire pour comprendre, se reconstruire et s'ouvrir aux autres

Il y a dans cette écriture quelque chose qui dépasse le simple récit des faits. « J’ai dû me rapprocher de mon ‘’bébé intérieur’’. » Ce “petit lion intérieur”, comme elle l’appelle : cette part première de nous-mêmes, avant les rôles à jouer et les regards auxquels se conformer. « Au fond de chacun de nous sommeille un enfant que les années, les injonctions et les blessures ont parfois réduit au silence. »

« Me reconnecter à ce bébé intérieur, ça m’a aidée à choisir la vie plutôt que la mort »

Écrire est un temps long qui lui a permis de s’arrêter là où, jusque-là, elle avait continué à avancer, sans regarder derrière elle, sans prendre le temps d’analyser ses peines. Elle avançait incomplète. « Le travail d’écriture, c’est faire silence avec soi-même et avec le monde. » Elle s’est reconnectée à elle-même. Et lorsque son livre sort, l’émotion la submerge ! La fierté de ses proches, qu’un poids s’envole enfin de ses épaules, enfin cette sensation de mieux se comprendre, pour à son tour aider les autres. « Je me sens enfin reconnectée à moi dans mon entièreté et dans mon intériorité. » Un sentiment auquel le travail d’écriture n’est pas étranger.

Complète, réunie, heureuse d’être celle qu’elle est. Le livre est aussi destiné à ses proches, à ses enfants, à son petit-fils, pour que les secrets ne se transmettent plus en héritage silencieux. Sa fille Zoé a illustré l’ouvrage. Découvrir son histoire sous le crayon de son enfant, lui laisser la liberté de la raconter à sa manière, c’est une autre forme de passage de relais. Cette fois, la transmission ne consiste plus à confier une blessure, mais à laisser chacun libre d’en faire quelque chose.

Ne plus subir son histoire, mais en faire une force pour les autres

Aujourd’hui, Armelle de Thé voudrait consacrer davantage de temps à l’enfance : « réparer, c’est une chose, mais éduquer, c’est le nerf de la guerre », insiste-t-elle. Pour elle, les enfants doivent être au cœur des projets de société, des décisions politiques, éducatives et culturelles. Faire entendre les voix que l’on écoute trop peu, tendre la main à celles et ceux qui avancent avec leurs blessures sans toujours trouver les mots pour les nommer. Car l’abandon ne se résume pas à une naissance. Il peut se loger dans une absence, un silence, un amour qui manque, le sentiment persistant de ne pas être à sa place… Armelle connaît ce vertige. Elle sait combien il est difficile de se sentir légitime d’exister, quand une part de soi doute encore de sa propre valeur, comme si elle avait dû mériter sa place au monde.

Mettre des mots sur son histoire à travers « Merveilleux abandon » lui aura permis de prendre le recul nécessaire pour mieux s’ouvrir aux autres et, un jour, leur donner à son tour la parole. Elle se sent désormais la force d’écouter sans détourner le regard, de reconnaître une douleur sans la réduire et de transmettre un peu de cette lumière, qu’elle a fini par retrouver. Elle ne prétend pas connaître le chemin de chacun. Elle sait simplement qu’il est possible de ne pas rester prisonnier de son histoire et de son abandon.

Si Armelle de Thé a longtemps cherché la main qui lui manquait, elle peut à son tour tendre la sienne. Grâce à son propre parcours de vie, son propre cheminement et le recul que lui a permis l’écriture de son livre, elle espère pouvoir, aider d’autres personnes marquées elles aussi par l’abandon, à trouver le chemin vers eux-mêmes et découvrir qu’au-delà de leur sentiment d’abandon, il reste toujours une place à prendre, une histoire à écrire, une vie à aimer.

A lire aussi : « Née sous X » : Peut-on se construire sans connaître ses origines ? L’article de Jennifer Felgueira qui traite justement de cette problématique.

Où acheter "Merveilleux abandon" ?

Sur le site Internet des éditions Jouvence.

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