Femmes aidantes : une réalité qui épuise, isole et précarise

Photo aidantes avec fauteuil au soleil

Elle a annulé encore une fois. Pas par manque d’envie. Parce que quelqu’un avait besoin d’elle… Avec une population vieillissante, un recul de l’âge de départ à la retraite et une progression des maladies chroniques, l’aidance s’impose comme un enjeu sociétal majeur. Parmi les quelque 11 millions d’aidant(e)s dans notre pays, on compte une grande majorité de femmes, qui paient le prix fort à tous les niveaux.

Scarlette se penche sur cette réalité qui fragilise leur situation économique, leur santé et leur avenir. Parce que derrière ce mot discret, il y a une réalité beaucoup plus brutale : l’aidance épuise, isole et précarise.

Les femmes, pivots des métiers du « care »

On ne naît pas aidante, on le devient. En effet, les femmes ont été éduquées pour prendre soin des autres. C’est un fait, une réalité qui est ancrée dans les esprits. C’est la fille, ou la belle-fille, qui va s’occuper de son parent en perte d’autonomie, l’épouse qui va accompagner son mari malade, la mère qui va arrêter de travailler ou aménager son poste pour prendre soin de son enfant en situation de handicap. Et souvent, sans vraiment se poser la question.

« Prendre soin ». Tout est là, dans cette expression. Les stéréotypes ont la vie dure et les femmes en paient toujours le prix en 2026. Elles pâtissent de ce qu’on nomme les suppositions de genre. « Une femme ça prend soin », « une femme ça aide », « une femme ça s’occupe des enfants »… Les métiers du lien, appelés aussi métiers du « care » (terme anglais signifiant soin, attention) sont féminins à 90%. Pourquoi cette évidence continue-t-elle de s’imposer comme une norme ?

Photo aidantes avec dames âgées

Les stéréotypes de genre ont la vie dure

Parce que traditionnellement, les femmes sont cantonnées à la sphère domestique pour s’occuper (et gratuitement s’il vous plaît) des enfants, des aîné(e)s et des malades. Elles ont donc « tout naturellement » été orientées en masse vers les métiers du care, plutôt que vers des métiers scientifiques par exemple.

Comme si cela allait de soi.

Précisons que ces mêmes stéréotypes de genre, tout en assignant les femmes à une fonction de soin, valorisent les hommes assumant le rôle d’aidant, particulièrement auprès de leur épouse (« quel homme formidable », « quelle chance elle d’avoir un homme comme lui »…). Le don de soi qui paraît normal chez la femme apparaît comme extraordinaire chez l’homme.

Rappelons toutefois que certains hommes choisissent de ne pas endosser ce fardeau puisqu’une femme touchée par la maladie a six fois plus de risque d’être quittée qu’un homme.

Six fois plus.

Comment définir l’aidance ?

La définition « officielle » évoque « une personne qui vient en aide, de manière régulière et fréquente, à titre non professionnel, pour accomplir tout ou partie des actes ou des activités de la vie quotidienne d’une personne en perte d’autonomie, du fait de l’âge, de la maladie ou d’un handicap ».

Mais cette définition n’est qu’une base, car il existe une grande variété de situations et de profils. On peut être aidant(e) d’une personne malade, d’une personne âgée, ou d’une personne en situation de handicap.

Parfois sans même mettre de mot sur ce que l’on vit… On peut cumuler plusieurs de ces rôles (on parle alors de multi-aidance), se retrouver à tout porter, sans vraiment s’en rendre compte.

Photo aidantes caretaker

Quelques chiffres pour cerner la réalité des aidantes

Citer des chiffres, c’est un peu assommant, mais il est difficile de prendre conscience de la réalité de la place des femmes dans l’aidance sans en mentionner quelques-uns (une grande partie des chiffres cités sont issus de la passionnante note de la Fondation des Femmes : « Le coût d’être aidante : peut-on aider sans compter ? »).

En France, 60% des 11 millions d’aidant(e)s sont des femmes (74% de femmes lorsqu’il s’agit de personnes nécessitant des soins contraignants et 75% de mères lorsqu’il s’agit d’un enfant). Plus d’une fois sur deux. Et souvent bien davantage. Elles consacrent en moyenne deux fois plus de temps que les hommes à l’aide d’un proche.

Deux fois plus.

Trente-neuf ans, c’est l’âge moyen d’entrée dans l’aidance, mais il existe 700 000 jeunes aidant(e)s entre 18 et 25 ans, qui sont encore plus invisibilisés, dont 72% sont des filles. 

39 ans. Ou beaucoup plus tôt, dans le silence.

Lorsque l’aidé est un homme, l’aidant unique est une femme dans 87% des cas. Alors que lorsque l’aidée est une femme, l’aidant unique est un homme dans seulement 58% des cas.

Un déséquilibre qui ne dit pas son nom

Les différentes études sur le sujet s’accordent à dire que ces chiffres sont sans doute sous-estimés car nombre de femmes ignorent qu’elles sont aidantes.

Et celles qui ne se reconnaissent même pas dans ce mot.

Photo aidantes mains entrelacées

Des conséquences en cascade sur la vie des femmes

Quand on aime, on donne sans compter. Jusqu’au moment où il ne reste plus grand-chose pour soi. C’est bien le problème des aidants de manière générale et plus particulièrement des aidantes.

Que l’on s’occupe d’un enfant, d’un parent, d’un conjoint, la problématique est la même : pour aider, accompagner, il faut du temps. L’aidance est donc hautement chronophage, et ce temps-là, il faut bien le prendre quelque part.

Être aidante, c’est donc, très souvent, renoncer à du temps pour soi, face à l’ampleur des tâches à accomplir.

Renoncer, un peu chaque jour.

Parmi les principales aides apportées, le top 3 des difficultés citées par les aidant(e)s est : le manque de temps (40%), la complexité des démarches administratives (32%), la fatigue physique (31%).

Manque de temps. Démarches. Fatigue.
Le quotidien, résumé en trois mots.

Une vie professionnelle souvent bouleversée

Pour dégager du temps, de très nombreuses aidantes se voient obligées de réduire, modifier, voire arrêter leur activité professionnelle : renoncement à des évolutions de carrières, changement de métier pour se libérer des plages horaires ou cessation d’activité.

Mettre sa carrière entre parenthèses. Parfois sans savoir si elle reprendra un jour.

C’est pour cette raison que les femmes représentent les trois-quarts des salariés des métiers à temps partiels (aide à domicile, accompagnante d’élève en situation de handicap, hôtesse de caisse, vendeuse, employée de ménage…). Trois quarts. Un déséquilibre devenu presque invisible.

Un impact sur l’émancipation économique des femmes

En conséquence, elles cotisent moins, partent plus tard à la retraite et perçoivent des pensions plus faibles (l’écart de revenus à la retraite atteint 40% !). 40%. Presque la moitié.

Les études montrent que 25% des aidantes sont à temps partiel par obligation, contre 10% des salarié(e)s. Un choix qui n’en est pas vraiment un.

C’est donc l’indépendance économique des femmes qui est aussi mise à mal, alors qu’on sait l’importance qu’elle a, notamment dans les cas de violences conjugales. Car sans indépendance financière, partir devient plus difficile.

Au-delà des conséquences économiques, il y a aussi l’impact sur la relation avec l’employeur. Est-ce qu’il faut l’informer de la situation ? Est-ce qu’il va comprendre ? Face à cette incertitude, 25% des salarié(e)s aidant(e)s seulement informent leur employeur. Trois raisons sont principalement citées : le besoin de séparer vie privée et vie professionnelle, la peur des conséquences sur leur emploi et le manque de confiance en leur employeur pour leur apporter du soutien.

Une santé physique et mentale dégradée

Autre conséquence délétère pour les aidantes : le risque d’épuisement, à la fois physique et mental. 62% d’entre elles sont touchées par un stress intense, une anxiété, voire la dépression.

En cause notamment, le souci constant du bien-être du proche aidé, mais aussi des ruminations incessantes. « Est-ce que je fais assez ? Je m’en veux de m’être agacée parce que j’étais fatiguée. Je m’en veux parce que je n’ai pas pu aller la (le) voir aujourd’hui. Est-ce que je suis dans les temps pour remplir ce dossier de demande d’aide ? Comment vais-je lui annoncer qu’il faut envisager l’Ehpad ? » Un mental qui ne s’arrête jamais.

La culpabilité, très présente chez les aidant(e)s, vient s’ajouter au stress, à l’anxiété. Et finit par tout envahir.

Photo aidantes épuisement

Le danger du renoncement aux soins

Les troubles musculosquelettiques, dûs à des tâches répétitives (aide au lever, au coucher, au déplacement, à la toilette…) sont très fréquents et les aidantes sont également plus sujettes à l’hypertension et aux maladies cardiovasculaires.

Elles se préoccupent fréquemment plus de l’état de santé de la personne qu’elles accompagnent que du leur et, faute de temps disponible, elles reportent leurs consultations médicales ou les abandonnent complètement. Se soigner devient secondaire. Parfois jusqu’à disparaître.

De plus, cette situation de proche aidant arrive généralement à une période où les femmes cumulent déjà les facteurs de fragilisation en termes de santé.  Sachant qu’un tiers des aidants a entre 50 et 64 ans, c’est l’âge auquel les femmes sont confrontées à la ménopause (vous pouvez relire notre article sur le sujet publié en octobre dernier) , mais aussi à une nécessité de surveillance accrue pour certaines pathologies, notamment le cancer du sein.

Une vie sociale qui se réduit comme peau de chagrin

L’impact sur la santé mentale est aggravé par la réduction parfois drastique de la vie sociale. Moins de temps (et/ou d’argent) pour voir les copines. Moins de temps pour faire des activités qui font du bien. Et peu à peu, la vie se rétrécit.

Parfois, c’est aussi le couple qui trinque : incompréhension du conjoint, disputes qui s’enchaînent, le tout envenimé par l’épuisement et le trop-plein d’émotions.

Le risque encouru, c’est l’isolement progressif, non seulement par manque de temps mais aussi par peur de ne pas être comprise, ou par peur d’importuner l’autre avec sa charge mentale. Jusqu’à finir par tout garder pour soi.

Photo aidantes moment entre amis

Des pistes de solutions qui restent insatisfaisantes

Alors que les aidant(e)s sont de plus en plus nombreux, quelques solutions émergent : plateformes de répit, séjours temporaires en établissements pour le proche aidé, services de soins à domicile. Sur le papier, des réponses existent. Toutefois, elles sont encore trop rares et pas forcément adaptées à la demande. Le Gouvernement a lancé une stratégie nationale, « Agir pour les aidant 2023-2027 », dont l’impact n’est pas encore décisif. Dans les faits, le décalage reste réel.

Certaines associations se mobilisent, notamment l’Unafam (Union nationale des familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques), qui propose des formations spécifiques aux aidants.

Les aidant(e)s peuvent aussi bénéficier d’initiatives qui leur sont dédiées au niveau local (ateliers sophrologie, relaxation, art-thérapie, groupes de paroles, de soutien…). Malgré tout, la problématique reste souvent la même : le manque de temps. Car quand on manque déjà de temps pour vivre, il est difficile d’en trouver pour souffler.

Globalement, le cadre législatif et social reste insuffisant au regard de l’enjeu, et les initiatives de proximité, si elles sont importantes, ne compenseront jamais les manques de la société. Elles soulagent, mais ne règlent pas le fond du problème.

Si on dresse le bilan, on peut dire que les femmes comblent le manque de solutions collectives en matière d’aidance. Elles assurent là où la société fait défaut, au détriment de leur santé, de leur vie professionnelle, bref de leur avenir.

Elles tiennent, souvent en silence.

Il est temps que les aidantes soient pleinement reconnues pour leur contribution non seulement à leur famille, mais également au système de soins qui repose en grande partie sur leurs épaules. Mais aussi que la société et les pouvoirs publics comprennent que le « prendre soin » n’est pas réservé aux femmes.

Parce qu’à force de tout porter, certaines finissent par s’effondrer.

Pour aller plus loin

Podcaster :

  • Aidantes Alzheimer : gardiennes de la mémoire de leur mari : podcast de France Inter qui suit des épouses, des compagnes, qui accompagnent leur conjoint atteint de la maladie d’Alzheimer au sein d’une Unité d’Hébergement Renforcée (UHR).
  • La Voix des aidants : podcast de l’association nationale La Compagnie des aidants, qui aborde le quotidien des aidants sous toutes ses facettes. Une vraie mine d’informations.

Consulter sur les réseaux/le web :

  • Outre La Compagnie des aidants, il existe plusieurs plateformes internet qui peuvent être utiles, citons notamment Nouveau souffle, qui offre aux aidants de personnes âgées ou en situation de handicap un accompagnement sur-mesure pour gérer les émotions et le stress, améliorer la communication, prendre des décisions, réussir à souffler…
  • Le collectif Je t’Aide : composé de structures et de membres individuel, il a notamment pour objectif de faire valoir les droits des aidant(e)s, de les rendre plus visibles.
  • Ma Boussole Aidants : site internet qui recense les solutions de proximité pour les personnes âgées ou en situation de handicap et leur proche aidant.
  • L’excellent site rienacare.fr, qu’on retrouve aussi sur Instagram @rien.a.care : cette fabrique d’idées des aidant(e)s s’engage pour défendre et aider celles et ceux qui aident.

Appeler :

Lire :

  • Vieillir, une affaire de femmes ? de Florence Fortin-Braud, dans la collection Au fil des débats. L’autrice s’intéresse ici aux conditions du vieillissement des femmes et aux parcours de celles qui les accompagnent, sous le prisme de la double discrimination du sexisme et de l’âgisme.
  • Les femmes du lien de Vincent Jarousseau et Thierry Chavant, qui élargit le champs des aidantes aux professions de « care », ces travailleuses essentielles.

Regarder :

  • Happiness therapy de David O. Russell avec Jennifer Lawrence et Bradley Cooper, qui met en lumière l’aidance auprès d’une personne atteinte de troubles psychiques.
  • Normale, d’Olivier Babinet, avec Benoît Poelvoorde et Justine Lacroix, qui met un coup de projecteur sur une jeune aidante de 15 ans.

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