L’été a beau arriver avec ses promesses de lumière, de peau salée et de robes qu’on enfile à la va-vite, il traîne souvent dans sa valise un invité beaucoup moins désirable : le regard qu’on porte sur son corps. Pas le regard solaire, détendu, vaguement narcissique des vacances. Non. Celui qui s’attarde sur un ventre qu’on trouve plus mou qu’en mai dernier, sur une robe qu’on adorait en boutique mais qu’on repose finalement en cabine, sur ce maillot qui, soudain, donne l’impression qu’il faudrait encore “faire un petit effort” avant de partir.
Le plus ironique, c’est que cette petite musique n’aurait théoriquement plus lieu d’être. Nous vivons à l’ère du body positive, de l’acceptation de soi, des injonctions qu’on démonte à coups de carrousels Instagram et de slogans bien sentis. En théorie, donc, le summer body devrait avoir pris un sérieux coup de vieux. En pratique, il se porte très bien. Il a simplement appris à se déguiser et ne dit plus toujours “régime”, “privation” ou “ventre à effacer”. Il préfère des mots plus doux, plus élégants, presque plus raisonnables : se reprendre en main, se sentir mieux, retrouver une routine, “dégonfler” un peu avant les vacances, manger plus sainement, bouger davantage… Le vernis a changé. La pression, elle, n’a pas disparu.
Une étude Ifop réalisée pour Darwin Nutrition le confirme assez brutalement : 63 % des Françaises se disent insatisfaites de leur poids et 46 % souhaitent perdre des kilos avant les vacances d’été. Plus troublant encore, cette envie de maigrir ne concerne pas seulement les femmes en surpoids : un tiers de celles dont le poids est considéré comme “normal” souhaitent malgré tout perdre du poids avant l’été. Voilà sans doute le cœur du sujet. Nous ne parlons plus seulement de santé, ni même de minceur. Nous parlons d’un rapport au corps profondément travaillé par la norme, par l’exposition, par l’idée persistante qu’un corps féminin, à l’approche de l’été, devrait toujours être un peu plus lisse, un peu plus ferme, un peu plus mince.
Le body positive a changé les mots. Pas forcément le regard
Il faut rendre au body positive ce qui lui appartient : il a fissuré quelque chose. Il a permis de montrer davantage de corps différents, de mettre des mots sur la fatigue d’être évaluée en permanence, d’ouvrir un espace de discussion sur la violence ordinaire des injonctions physiques. Aussi, il a remis en cause une industrie entière qui prospère depuis des décennies sur l’insatisfaction féminine, en vendant à la fois le problème et la solution.
Mais un discours, même salutaire, ne détricote pas à lui seul trente ans de réflexes.
On peut être sincèrement convaincue qu’aucune femme ne devrait avoir à “mériter” son maillot de bain… et continuer à se sentir mal dans le sien. Ou défendre la diversité des corps tout en se regardant, soi, avec une sévérité intacte. Applaudir une campagne body positive le matin, puis se promettre le soir de supprimer le pain, de reprendre le sport ou de rentrer un peu le ventre sur les photos des vacances. Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est le signe que l’injonction est plus profonde que les slogans censés la neutraliser.
Chez beaucoup de femmes, le rapport au corps ne se joue pas dans les grandes idées mais dans des gestes minuscules et tenaces. Le jean qu’on réessaie “pour voir”. Le dîner où l’on se dit qu’on va faire attention parce que les vacances approchent. La robe blanche qu’on adore… mais pas “sur soi, pas tout de suite, pas comme ça”. Rien de spectaculaire. Juste une somme de petits arbitrages, de restrictions discrètes et de pensées automatiques qui finissent par occuper beaucoup de place.O

Le “summer body” n’a pas disparu : il s’est sophistiqué
Le mythe du corps d’été n’est pas mort. Il s’est rendu plus présentable.
Pendant des années, la mécanique était brutale : on parlait ouvertement de régime avant la plage, de cellulite à combattre, de kilos à perdre en urgence avant le maillot. Aujourd’hui, le vernis est plus chic. On parle de reset, de rééquilibrage, de ventre qu’on aimerait “dégonfler”, de routine pilates à reprendre, de sucre à calmer, de programme bien-être pour se sentir mieux dans sa peau. C’est plus moderne, plus instagrammable, parfois même plus sain. Mais cela n’empêche pas le fond de rester le même : l’été continue de transformer le corps féminin en territoire à surveiller.
L’étude Ifop le confirme : 38 % des Françaises et Français estiment avoir des kilos en trop et souhaitent les perdre avant les vacances, mais la pression reste nettement plus forte chez les femmes, puisque 46 % d’entre elles veulent maigrir avant l’été, contre 30 % des hommes. Ce décalage n’a rien d’anecdotique. Il dit une chose très simple : l’été n’expose pas les corps de la même manière selon qu’on est un homme ou une femme. Les hommes sont, eux aussi, de plus en plus rattrapés par les injonctions physiques, notamment autour du ventre, du muscle et de la tonicité. Mais le corps féminin reste, de loin, le plus scruté, le plus commenté, le plus morcelé.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un corps découpé en zones de vigilance. Le ventre, les hanches, les cuisses, les bras, la taille. Une cartographie du complexe qui colle particulièrement aux femmes et que l’été ravive sans même avoir besoin de parler. L’étude rappelle d’ailleurs que le ventre est devenu la zone de crispation numéro un, avec 76 % des Français qui souhaiteraient mincir du ventre, contre 28 % à la fin des années 1970. Le ventre est partout : dans les promesses de gainage, dans les applis fitness, dans les conseils de nutrition, dans la façon même dont on se tient devant un miroir ou sur une photo. Il est devenu le symbole d’un corps censé prouver qu’on se maîtrise.
Le plus dérangeant ? Même les femmes “dans la norme” se sentent encore sommées de mincir
C’est probablement le chiffre le plus violent de cette enquête, parce qu’il démonte l’idée selon laquelle l’envie de maigrir serait toujours une affaire de santé ou de surpoids réel. Un tiers des femmes dont l’IMC est considéré comme “normal” souhaitent malgré tout perdre du poids avant l’été. Et même parmi les femmes dont le poids est inférieur à la normale, certaines expriment encore ce désir.
Autrement dit, la norme ne s’arrête pas à la “normalité”. Elle va plus loin. Elle demande un corps affiné, resserré, tenu, optimisé. Un corps qui ne se contente pas d’être en bonne santé mais qui donne l’impression d’avoir été pensé pour être montré.
C’est là que le sujet devient plus profond qu’une simple histoire de kilos. Ce que beaucoup de femmes vivent au printemps ne relève pas seulement de la coquetterie ou d’un inconfort passager. C’est une forme de mise en conformité saisonnière. Une remise en ordre silencieuse du corps avant son exposition. On se promet d’être raisonnable, de bouger davantage, de ne pas trop se laisser aller, de compenser un déjeuner, de rentrer dans telle robe, de ne pas “se voir” sur les photos. Ce sont des phrases ordinaires, mais elles dessinent toutes la même chose : la difficulté à habiter son corps sans le corriger en permanence.
Les réseaux n’ont pas créé la pression. Ils l’ont industrialisée
Accuser Instagram de tous les maux serait trop simple. Les femmes n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour se sentir jugées sur leur poids, leurs jambes ou leur ventre. Les magazines, les publicités, les régimes de printemps et les conseils “spécial bikini” ont largement préparé le terrain. En revanche, les réseaux ont fait sauter les derniers garde-fous : la comparaison est devenue continue, intime, immédiate, transportable partout.
En quelques minutes, on peut passer d’une recette “healthy” à un ventre ultra-plat filmé en contre-plongée, d’une vidéo de pilates à un “what I eat in a day”, puis à un carrousel “glow up avant l’été”. Le corps n’est plus seulement un sujet ; il est devenu un flux. Un flux d’images, de conseils, de performances, de routines et d’objectifs qui s’insinue dans les gestes les plus banals. L’étude montre d’ailleurs que l’exposition à ces contenus est particulièrement forte chez les jeunes femmes, qui consultent massivement des contenus beauté, fitness ou des images de corps “parfaits”.

Le plus troublant, c’est que cette consommation cohabite très bien avec l’adhésion au body positive. On peut soutenir l’idée que tous les corps méritent le respect… et continuer à nourrir son fil de femmes ultra-toniques, bronzées, gainées, impeccables. On peut vouloir sortir des injonctions tout en restant fascinée par elles. Ce n’est pas un paradoxe individuel, c’est le reflet d’une époque qui valorise l’acceptation de soi dans le discours tout en récompensant massivement, dans l’image, les corps les plus conformes.
Non, le problème n’est pas de vouloir se sentir bien dans son corps
Il faut être précise ici, sinon on tombe dans un faux procès. Le sujet n’est pas de dire qu’une femme n’aurait jamais le droit d’avoir envie de perdre du poids, de reprendre une activité physique ou de se sentir plus tonique à l’approche de l’été. Bien sûr qu’elle le peut. Et parfois, cette envie est sincère, simple, joyeuse même. Le problème n’est pas le désir de prendre soin de soi. Le problème, c’est ce qui le déclenche, ce qui le nourrit et la place qu’il prend.
Est-ce une décision qui vient de soi ? Ou la réponse automatique à une saison qui expose davantage les corps et les compare encore plus ? Est-ce une envie de confort, de vitalité, de santé ? Ou la peur de trop se voir, d’être mal photographiée, de ne pas rentrer dans ce que l’on imagine être une silhouette “acceptable” en juillet ?
La frontière est fine, et c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être regardée de près. Beaucoup de femmes ne veulent pas tant être minces que tranquilles. Elles veulent pouvoir partir en week-end sans penser à leur ventre. S’acheter une robe sans se demander si elle est “faite pour elles”. Aller à la plage sans négocier toute la journée avec leur reflet. Le vrai sujet n’est pas le poids. C’est la charge mentale qui l’accompagne.
Comment desserrer un peu l’étau avant l’été ? Pas avec des mantras, mais avec trois gestes très concrets
Il n’existe évidemment pas de bouton “off” pour éteindre vingt ans, parfois trente, parfois davantage, de réflexes de contrôle. En revanche, il existe des manières de reprendre un peu de place face à cette pression, sans tomber ni dans le déni, ni dans l’injonction inverse à “s’aimer à tout prix”.
- 1. Remplacer la question “comment paraître ?” par “comment me sentir ?”
C’est un déplacement minuscule, mais il change beaucoup. Non pas “est-ce que ce maillot me grossit ?”, mais “est-ce que je suis bien dedans ?”. Non pas “est-ce que mon ventre se voit ?”, mais “est-ce que j’ai envie de passer ma journée à le rentrer ?”. Revenir au confort, à la sensation, à la liberté de mouvement permet parfois de court-circuiter un peu le regard extérieur.
- 2. Faire le tri dans les contenus que l’on absorbe sans s’en rendre compte
Il ne s’agit pas de devenir austère ni de bannir toutes les filles en bikini de son téléphone. Il s’agit plutôt de regarder honnêtement ce que certains contenus produisent en nous. Si un compte vous donne systématiquement l’impression d’être “en retard” sur votre corps, il n’est peut-être pas inspirant. Il est peut-être simplement toxique, même joliment emballé.
- 3. Refuser l’idée que l’été est un examen
C’est probablement le point le plus important. L’été n’est pas une remise de copies. Vous n’avez pas à arriver “prête”. Pas plus que vous n’avez à mériter la plage, les photos, les robes dos nu ou les déjeuners qui finissent en glace. Plus facile à écrire qu’à vivre, évidemment. Mais le simple fait de repérer ce vieux scénario — celui qui transforme le printemps en période de mise au pas — est déjà une manière de lui retirer un peu de pouvoir.
Le vrai luxe, cet été, serait peut-être de ne plus se surveiller autant… Le body positive n’a pas tout changé. Il a ouvert une brèche, oui. Il a offert des mots, des images, une forme de résistance. Mais il n’a pas encore désarmé le réflexe le plus intime : celui qui pousse tant de femmes à croire qu’avant l’été, leur corps devrait être un peu moins elles-mêmes et un peu plus une version corrigée d’elles-mêmes.
Et c’est peut-être là, au fond, que se niche le vrai sujet. Pas dans la question de savoir s’il faut ou non perdre trois kilos avant août. Mais dans celle-ci : combien d’énergie, de temps, de légèreté et de plaisir continuons-nous à sacrifier pour rester à la hauteur d’un corps d’été qui ne dit jamais vraiment son nom ?
Le summer body n’est plus seulement une injonction criante ou une chanson. Il est devenu plus subtil, plus poli, plus compatible avec les discours de bien-être. Ce qui le rend sans doute plus difficile à repérer — et parfois plus difficile encore à combattre.
Raison de plus pour le regarder en face. Et, peut-être, pour déplacer légèrement la question. Non plus : comment être prête pour l’été ? Mais plutôt : qu’est-ce que ce regard sévère sur mon corps m’empêche encore de vivre, de goûter, d’aimer, de respirer ?
Si ce sujet vous parle, vous pouvez aussi lire notre article « Trop grosse » : le poids mental d’un mot qui colle à la peau, autour de la violence intime que peuvent provoquer certains mots sur le corps. Parce qu’au fond, derrière l’obsession du corps parfait, il y a souvent autre chose : une fatigue, une honte, une peur de ne pas être à la hauteur. Et parfois, la vraie résolution n’est pas de perdre quelques centimètres de tour de taille, mais de cesser enfin de se parler comme à une ennemie.


