Peut-on pleinement se construire lorsqu’une partie de son histoire nous échappe ? Pour certaines personnes nées sous X, la question des origines peut rester secondaire. Pour d’autres, elle devient une quête intime, parfois poursuivie pendant des décennies. Dans Née sous X ou Une autre couleur aurait pu tout changer, Cathy Parry raconte cinquante années de recherches pour comprendre d’où elle vient. Son témoignage ouvre une réflexion plus large sur l’identité, l’appartenance, les secrets familiaux et ce besoin profondément humain de pouvoir donner du sens à sa propre histoire.
Quand ne pas savoir d’où l’on vient questionne l’identité
À huit ans, Cathy Parry découvre brutalement une réalité qui bouleverse tout ce qu’elle croyait savoir : les personnes qu’elle considère comme ses parents ne sont pas ses parents biologiques.
Jusqu’alors, elle grandit au sein d’une famille dont elle ne questionne pas réellement les différences physiques. Mais après un déménagement en province, les remarques des autres enfants et le racisme auquel elle est confrontée font naître des interrogations qu’elle ne peut plus ignorer.
Elle raconte être rentrée un jour de l’école en criant à ceux qui l’élevaient qu’ils n’étaient pas ses parents. Au fond, elle espère qu’ils la détromperont. Les réponses qu’elle attend ne viennent pourtant pas.
Cathy Parry n’a pas été adoptée. Née sous X, elle a été confiée à une nourrice avant de rester auprès de cette famille, dont le père deviendra son tuteur légal.
Commence alors à se dessiner une interrogation qui dépasse son seul parcours : comment se construire lorsque certaines pièces essentielles de son histoire restent manquantes ?
Savoir qui l’on est ne dépend évidemment pas uniquement de la filiation biologique. Pourtant, pour certaines personnes, l’absence d’informations sur leurs origines peut laisser une zone blanche particulièrement difficile à habiter : à qui ressemble-t-on ? D’où viennent certains traits physiques ? Quelle est son histoire avant celle que l’on connaît ?
Le regard des autres peut-il modifier l’image que l’on a de soi ?
Une autre couleur aurait pu tout changer
Cathy Parry apprend que sa mère biologique, Suzanne, aurait refusé de la garder après avoir compris que sa fille conserverait une peau métissée. Elle rapporte notamment cette phrase, qui aurait été prononcée lorsqu’elle avait cinq mois : « Si cette couleur reste, je ne la garde pas ! »
À la question de l’abandon s’ajoute alors celle du racisme.
Durant son enfance, puis à l’âge adulte, Cathy Parry raconte les discriminations et humiliations auxquelles elle a été confrontée. Même sa réussite professionnelle ne l’en protège pas. Devenue hôtesse de l’air, puis chef de cabine sur Concorde, elle rapporte notamment les propos racistes d’une supérieure hiérarchique contestant sa légitimité à occuper cette fonction.
Son expérience pose une question essentielle dans la construction de soi : que devient notre perception de nous-mêmes lorsque le regard extérieur nous renvoie régulièrement à une différence présentée comme un problème ?
Comment développer un sentiment de légitimité lorsque son apparence est sans cesse désignée comme ce qui distingue ? Et comment apprendre à s’accepter lorsqu’on a grandi avec l’idée que cette différence aurait pu jouer un rôle dans son abandon ?
Cathy Parry ne propose pas une théorie psychologique de ces mécanismes. Elle raconte son vécu et les conséquences qu’elle attribue à ces expériences. Mais son histoire montre combien identité intime et regard social peuvent parfois devenir difficiles à dissocier.
Chercher ses origines ne signifie pas chercher de nouveaux parents
C’est probablement l’une des confusions les plus importantes autour de la recherche des origines : vouloir savoir d’où l’on vient ne signifie pas nécessairement vouloir remplacer sa famille.
À vingt-deux ans, Cathy Parry découvre deux lettres conservées dans les papiers de son père de cœur. Elles contiennent enfin des informations sur sa naissance et sa mère biologique. Après plusieurs années de recherches, elle retrouve Suzanne en 1991, alors qu’elle attend elle-même un enfant.
La rencontre a lieu dans une pharmacie parisienne.
Mais contrairement aux retrouvailles idéalisées que l’on pourrait imaginer, cette première confrontation n’apporte ni rapprochement ni réponses réellement satisfaisantes. Cathy Parry raconte la froideur de l’accueil et le refus de sa mère biologique de lui communiquer certaines informations. Les rencontres suivantes seront également éprouvantes.
Pourtant, sa démarche n’est pas celle d’une fille venue réclamer une place.
Elle veut comprendre son histoire, connaître l’identité de son père biologique et savoir d’où vient ce métissage qui a profondément marqué son existence.
Cette distinction est essentielle : rechercher ses origines peut relever d’un besoin de connaissance avant d’être un besoin de relation.
Il ne s’agit pas forcément de retrouver une mère ou un père. Il peut simplement s’agir de pouvoir répondre à des questions auxquelles personne d’autre ne peut répondre.
Les secrets familiaux : quand le silence laisse toute la place aux questions
Dans le témoignage de Cathy Parry, l’un des éléments les plus marquants est moins ce qui lui a été dit que tout ce qui lui a été caché.
Pendant des années, elle cherche des informations auprès de personnes qui connaissent certains éléments de son histoire sans toujours accepter de les lui transmettre.
Elle découvre notamment que Nicole, sa marraine, entretenait des contacts avec sa mère biologique alors qu’elle lui avait laissé entendre le contraire.
À la douleur de ne pas savoir s’ajoute alors celle de découvrir que d’autres savaient.
Cette expérience soulève une question qui dépasse très largement le cas des personnes nées sous X : que produit un secret familial lorsqu’il touche directement à celui ou celle à qui on le cache ?
Lorsqu’une information essentielle manque, les interrogations ne disparaissent pas pour autant. Elles peuvent au contraire prendre une place considérable. On cherche une explication, on imagine des scénarios, on tente de relier des éléments épars afin de construire une histoire cohérente.
Chez Cathy Parry, les mêmes questions reviennent : pourquoi a-t-elle été abandonnée ? Pourquoi sa couleur de peau constituait-elle un problème ? Pourquoi certaines personnes lui refusent-elles encore des réponses ?
Le silence ne fait pas disparaître les questions. Il peut parfois les rendre omniprésentes.
Cathy Parry raconte aussi combien il peut être difficile d’exprimer cette souffrance lorsque l’entourage considère qu’elle devrait avant tout se montrer reconnaissante envers la famille qui l’a élevée. Mais ces deux sentiments ne sont pas incompatibles. On peut aimer ceux qui nous ont accueillis, leur être reconnaissant et éprouver malgré tout le besoin de connaître ses origines. La gratitude n’efface pas le besoin de comprendre.
Pourquoi retrouver ses origines peut-il changer le sentiment d’appartenance ?
La recherche de Cathy Parry ne s’arrête pas à l’identité de sa mère biologique. Elle poursuit ses démarches du côté paternel, rassemble les indices, sollicite différentes personnes et explore plusieurs pistes à l’étranger.
Son parcours la conduit notamment vers les Caraïbes. À la Dominique, elle rencontre plusieurs membres de sa famille paternelle, dont Debbie, qui l’accueille chaleureusement. Après des décennies durant lesquelles ses origines sont restées largement abstraites, quelque chose change : elles peuvent enfin s’incarner.
Des noms deviennent des visages. Des questions deviennent des lieux. Une filiation jusque-là inconnue prend une réalité concrète.
Ces retrouvailles ne résolvent pourtant pas tout. Certaines relations restent compliquées et certaines attentes demeurent insatisfaites. Mais elles permettent à Cathy Parry de rattacher une partie de son histoire à des personnes, à des lieux et à une généalogie.
Son fils joue lui aussi un rôle dans cette dernière étape. Présent à ses côtés, il l’accompagne notamment jusqu’au lieu où reposent les cendres de son père biologique.
La question des origines ne concerne alors plus uniquement celle qui les cherche. Elle touche aussi à la transmission : ce que l’on découvre de son propre passé devient une partie de l’histoire que l’on transmet à la génération suivante.
Liens du sang et liens affectifs : faut-il vraiment choisir ?
Connaître ses origines biologiques ne remet pas nécessairement en cause les liens construits au fil de la vie.
C’est l’une des dimensions les plus intéressantes du parcours de Cathy Parry.
Les personnes qui élèvent un enfant peuvent lui offrir de l’amour, de la sécurité et des repères sans partager avec lui son patrimoine génétique. Inversement, retrouver un parent biologique ne garantit ni l’affection, ni la reconnaissance, ni même l’existence d’une relation.
Cathy Parry évoque avec reconnaissance certaines personnes qui l’ont accompagnée tout en exprimant la souffrance provoquée par les silences entourant sa naissance. Chercher ses origines ne signifie donc pas renier ceux qui nous ont élevés.
Ces liens peuvent coexister sans avoir la même fonction ni la même histoire. Et surtout, le parcours de Cathy Parry ne peut être présenté comme celui de toutes les personnes nées sous X ou adoptées. Certaines ressentent un profond besoin d’accéder à leurs origines. D’autres ne souhaitent jamais entreprendre cette démarche.
Il n’existe pas une seule manière de vivre l’absence d’informations sur sa naissance. La quête des origines n’est ni une obligation ni une étape nécessaire pour tout le monde.
Née sous X : pourquoi la question du droit aux origines reste-t-elle si sensible ?
Le récit de Cathy Parry ouvre nécessairement une réflexion plus large sur l’accès aux origines.
Connaître son histoire peut répondre à un besoin intime, mais aussi à des questions très concrètes, notamment lorsqu’il s’agit d’accéder à certains antécédents familiaux. La question peut également traverser les générations suivantes, qui souhaitent à leur tour comprendre une partie de leur histoire.
Dans le débat autour de l’accouchement sous X, plusieurs intérêts se rencontrent : la protection des femmes qui souhaitent accoucher dans le secret, la sécurité de l’enfant et la possibilité pour celui-ci d’accéder, plus tard, à des informations sur ses origines.
Le témoignage de Cathy Parry n’épuise évidemment pas cette question complexe. Il lui donne en revanche un visage : celui d’une femme qui a consacré une grande partie de son existence à rechercher des informations sur sa naissance.
Et son parcours rappelle une distinction essentielle : accéder à la connaissance de ses origines n’équivaut pas nécessairement à vouloir créer une relation familiale.
Savoir d’où l’on vient ne signifie pas forcément vouloir changer la famille dans laquelle on a grandi.
Peut-on se construire avec une histoire qui restera toujours incomplète ?
La quête des origines pourrait laisser croire qu’il existe, au bout du chemin, une réponse capable de remettre toutes les pièces à leur place.
Le récit de Cathy Parry raconte quelque chose de plus nuancé.
Sa vie ne s’est pas arrêtée pendant ses recherches. Elle a travaillé, voyagé, aimé, construit une famille et est devenue mère tout en portant des interrogations restées longtemps sans réponse.
L’autrice raconte les moments de découragement et les réactions douloureuses suscitées par sa quête, mais aussi les rencontres bienveillantes et les personnes qui l’ont aidée à poursuivre.
Et la fin de son histoire ne présente aucune résolution parfaite.
Certaines questions demeurent. Certaines relations n’ont pas évolué comme elle l’aurait souhaité.
Pourtant, après avoir découvert une partie de sa famille paternelle, Cathy Parry évoque un apaisement. Son histoire peut désormais se rattacher à des visages, des lieux et une généalogie qui lui étaient longtemps restés inconnus.
Son témoignage rappelle alors une idée essentielle : notre identité ne se résume ni à notre filiation biologique, ni à notre nom, ni au regard que les autres portent sur nous.
Mais connaître son histoire peut parfois permettre de mieux comprendre certaines questions que l’on porte depuis longtemps. Toutes ne trouveront pas forcément de réponse.
Et peut-être que se construire consiste aussi, parfois, à pouvoir enfin distinguer ce que l’on sait de son histoire, ce que l’on a choisi d’en faire et ce qui restera à jamais inconnu.
À lire : Née sous X ou Une autre couleur aurait pu tout changer, de Cathy Parry, paru aux Éditions Baudelaire en 2024.
À lire aussi : le portrait d’Aline Peugeot, qui raconte elle aussi comment on se construit avec une histoire familiale complexe et des blessures qui façonnent l’identité.

