Demander une augmentation. Prendre la parole en réunion. Postuler à un poste qui nous fait envie. Défendre une idée face à sa hiérarchie. Refuser une charge de travail supplémentaire. Accepter une promotion. Changer de métier ou enfin lancer ce projet auquel on pense depuis des années…
Sur le papier, certaines décisions professionnelles semblent relativement simples. Dans la réalité, elles peuvent devenir de véritables montagnes à gravir. Non parce que nous manquons nécessairement de compétences, mais parce qu’une petite voix particulièrement persuasive s’invite dans la conversation : « Tu n’es pas à la hauteur. » « Tu vas te ridiculiser. » « Les autres sont meilleurs que toi. » « Ce n’est pas pour toi. »
Et parfois, nous renonçons avant même d’avoir essayé.
Des obstacles qui ne sont pas toujours dans notre tête
Attention cependant à ne pas tomber dans un piège : toutes les difficultés rencontrées au travail ne sont évidemment pas psychologiques.
Inégalités salariales, discriminations, précarité, absence de perspectives d’évolution, management toxique, rapports de pouvoir, organisation du travail ou encore manque de reconnaissance constituent des obstacles parfaitement réels. Une salariée qui hésite à contredire un supérieur connu pour sanctionner toute opposition ne manque pas nécessairement de confiance en elle. Elle peut simplement avoir correctement évalué les risques.
Parler de « freins intérieurs » ne doit donc jamais conduire à rendre les individus responsables de toutes les difficultés qu’ils rencontrent dans leur vie professionnelle.
Mais reconnaître l’existence de ces obstacles extérieurs ne doit pas davantage nous faire sous-estimer ceux qui viennent de nous-mêmes. Car la peur au travail peut, elle aussi, avoir des conséquences très concrètes.
Quand nous devenons notre propre plafond de verre
Une personne peut posséder toutes les compétences nécessaires à un poste et ne jamais candidater parce qu’elle ne se sent pas suffisamment qualifiée. Une autre peut accepter pendant des années une rémunération qui ne lui convient plus parce que la perspective de demander une augmentation lui semble insurmontable. Une troisième peut avoir d’excellentes idées et ne jamais les exprimer par peur d’être jugée.
Le résultat est parfois identique à celui d’un obstacle extérieur : l’opportunité nous échappe. Sauf que cette fois, personne ne nous a rien refusé. C’est nous qui avons refermé la porte avant même de frapper.
Pour Jean-Jacques Montlahuc, artiste de la relation et expert des tensions relationnelles en entreprise depuis plus de vingt-cinq ans, ces blocages sont d’ailleurs rarement synonymes d’un manque de compétences.
« Derrière nos hésitations se cachent souvent des peurs profondes : peur du jugement, du rejet, de l’échec, du conflit ou encore de ne pas être à la hauteur. Ces mécanismes influencent nos comportements bien plus que nous l’imaginons et peuvent freiner durablement notre évolution professionnelle », explique-t-il.
Ces peurs peuvent conduire à l’évitement : puisque demander, essayer ou s’exposer comporte un risque, ne rien faire semble momentanément plus confortable.
Mais cette protection immédiate a parfois un coût à long terme.
« Je ne suis pas légitime » : le syndrome de l’imposteur au travail
Parmi ces freins, le sentiment d’illégitimité occupe une place particulière.
On pense volontiers que la réussite apporte naturellement la confiance en soi. Pourtant, certaines personnes peuvent accumuler diplômes, compétences, expérience et retours positifs sans jamais avoir véritablement l’impression de mériter leur place.
- Une réussite ? Elles ont eu de la chance.
- Un compliment ? Leur interlocuteur est gentil.
Une promotion ? Quelqu’un finira bien par découvrir qu’elles ne sont pas aussi compétentes qu’on le croit.
À l’inverse, la moindre erreur peut devenir la confirmation de ce qu’elles redoutaient déjà : « Je savais bien que je n’étais pas à la hauteur. »
C’est notamment ce que l’on appelle communément le syndrome de l’imposteur. Et attendre de se sentir enfin parfaitement légitime avant d’agir peut alors devenir un piège : ce fameux sentiment de légitimité n’arrive parfois jamais.
Et si la confiance venait aussi après l’action ?
Nous imaginons souvent les choses dans cet ordre : d’abord avoir confiance en soi, ensuite oser.
Et si le mouvement pouvait également fonctionner dans l’autre sens ?
Oser prendre la parole malgré l’appréhension, formuler une demande malgré la peur d’un refus, envoyer une candidature sans être certain d’être retenu… Ces expériences ne font pas disparaître instantanément le doute. Mais elles peuvent nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes.
- J’avais peur et je l’ai fait.
- Je pensais ne pas pouvoir défendre mon idée et j’y suis arrivée.
- On m’a dit non et j’ai été capable de l’encaisser.
- Je ne maîtrisais pas tout et cela ne m’a pas empêchée de réussir.
La confiance peut ainsi se construire progressivement, à partir d’expériences concrètes plutôt que d’une soudaine révélation intérieure.
Comprendre son doute plutôt que lui faire la guerre
Jean-Jacques Montlahuc propose justement de ne pas considérer le doute comme un ennemi à éliminer, mais comme un signal à comprendre. Une nuance essentielle.
Lorsque surgit la pensée « je ne vais pas y arriver », il peut être intéressant de se demander ce qu’elle recouvre réellement.
Ai-je peur d’échouer ? D’être jugée ? De décevoir ? De provoquer un conflit ? Est-ce que je crains les conséquences réelles de cette décision ou celles que j’imagine ? Ai-je déjà vécu une situation qui m’a appris qu’il était dangereux de m’exposer ? Est-ce réellement mon manque de compétences qui pose problème ou la perception que j’ai de celles-ci ?
Parfois, le doute renseigne également sur l’environnement : si prendre la parole entraîne systématiquement des humiliations, le problème n’est peut-être pas notre manque d’assurance.
Distinguer ce qui relève du contexte de ce qui appartient à notre propre perception permet déjà de ne pas combattre le mauvais problème.
Nos expériences professionnelles laissent des traces
La frontière entre obstacles extérieurs et intérieurs n’est d’ailleurs pas toujours aussi nette. Un environnement professionnel peut progressivement modifier la manière dont une personne se perçoit.
Être régulièrement interrompue, dévalorisée, ignorée ou écartée peut finir par faire naître une conviction : « Ce que j’ai à dire n’a pas beaucoup de valeur. »
Et cette conviction peut survivre au contexte qui l’a créée.
Ainsi, après avoir changé d’entreprise ou de manager, une personne peut continuer à se mettre en retrait alors même que son nouvel environnement lui permettrait de prendre davantage de place. Le contexte a changé, mais certains réflexes peuvent rester.
Comprendre l’origine d’une peur permet alors de se demander si elle protège encore d’un danger actuel… ou si elle répond à une situation qui n’existe plus.
Retrouver les preuves de ses propres ressources
Pour avancer, il peut également être utile de faire un inventaire concret des ressources que nous possédons déjà.
Quelles difficultés avons-nous surmontées ? Qu’avons-nous appris ? Quelles compétences avons-nous développées ? Quelles qualités mobilisons-nous lorsque les choses deviennent difficiles ? Quels retours recevons-nous régulièrement des autres ? Sur quelles personnes pouvons-nous compter ?
Car nous avons parfois tendance à posséder des ressources sans les reconnaître.
Une personne qui a changé trois fois de métier peut se considérer comme « instable », là où son parcours témoigne aussi d’une formidable capacité d’adaptation. Celle qui a traversé une période professionnelle particulièrement difficile sans abandonner ne se décrira pas nécessairement comme persévérante. Pourtant, les faits racontent parfois une autre histoire.
L’objectif n’est pas de se convaincre artificiellement que nous sommes extraordinaires. Il s’agit de regarder notre parcours avec davantage d’équité et de ne pas utiliser uniquement nos erreurs comme preuves de ce que nous sommes.
Commencer petit pour dépasser ses blocages
Dépasser un frein intérieur ne signifie pas nécessairement commencer par l’action qui nous terrorise le plus.
Quelqu’un qui n’ose jamais prendre la parole en réunion peut commencer par préparer une intervention courte. Une personne qui éprouve de grandes difficultés à poser ses limites peut commencer par dire non dans une situation à faible enjeu. Celle qui rêve d’une reconversion peut recueillir des informations avant de bouleverser toute sa vie professionnelle.
Ces petits pas peuvent sembler insignifiants vus de l’extérieur. Ils ne le sont pas forcément pour la personne qui les accomplit.
Surtout, chacun d’eux peut devenir une expérience sur laquelle s’appuyer pour le suivant.
Avancer avec ses doutes plutôt qu’attendre leur disparition
Progresser professionnellement ne consiste donc pas nécessairement à devenir une personne qui ne doute plus. Le doute accompagne aussi les changements, précisément parce qu’ils nous emmènent vers quelque chose que nous ne maîtrisons pas encore.
Changer de poste, défendre une idée, demander davantage de reconnaissance ou lancer un projet suppose de s’exposer à une part d’incertitude. Même une personne sûre d’elle ne peut garantir le résultat.
La véritable question devient alors peut-être moins « Comment faire pour ne plus avoir peur ? » que « De quoi ai-je besoin pour pouvoir avancer même si j’ai peur ? »
Des compétences supplémentaires ? Des informations ? Du soutien ? Une meilleure connaissance de ses droits ? Un environnement différent ? Une préparation plus solide ? Ou simplement l’autorisation de tenter quelque chose sans être certaine de réussir ?
Nos freins ne sont pas tous intérieurs. Certains murs existent bel et bien et il serait injuste de prétendre qu’il suffit d’avoir confiance en soi pour les faire disparaître.
Mais lorsque le mur se trouve en nous, il mérite lui aussi d’être pris au sérieux.
Non pour nous reprocher de l’avoir construit, mais pour comprendre ce qu’il protège, vérifier s’il nous est encore utile… et commencer, peut-être, à ouvrir une porte.
Et si vos doutes disaient aussi quelque chose de la vie que vous menez aujourd’hui ? Réalisez notre test : « Êtes-vous encore alignée avec votre vie ? »

